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Full text of "Au Tonkin: un an chez les Muongs; souvenirs d'un officier"

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AU TONKIN 



m AN CHEZ LES MUONGS 

SOUVENIRS D'UN OFFICIER 

PAR 

FRÉDÉRIC GARCIN 

Ancien Lieutenant d'infanterie de Marine 



OUVRAGE ENRICHI DE GRAVURES ET DE CARTES 




A.BRIERE 



PAR|!igo;jt;r^ s-jp£bi£UIi|| 






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LIBRAIRIE PLOg^ ^.^^'f^^'^ 

E. PLON, NOURRIT et G'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RDI GARANCIÈRB. 10 

1891 
Tous droits réservés 



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AU TONKIN 



UN AN CHEZ LES MUONGS 



A.BRIÈRE 



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L'auteur et les éditeurs déclareat réserver leurs droits de tra- 
duction et de reproduction à l'étranger. 

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de 
la librairie) en mai 1891. 



PARIS. TYP. DE E, PLON, NOURRIT ET C", RUE GARANCIÈRE, 8. 



AU TONKIN. 



UN m CHEZ LES MUONGS 



SOUVENIRS D'UN OFFICIER 



FREDERIC GARCIN 

Ancien Lieutenant d'infanterie de Marine 



OUVRAGE ENRICHI DE GRAVURES ET DE CARTES 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

E. PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GARANCIÈRE, 10 

1891 
Tous droits réservé** 



LOAN STACK 



M?. G 3 

m AN CHEZ LES MUONGS 

(SOUVENIRS D'UN OFFICIER) 



CHAPITRE PREMIER 

LE SOL ET LES HOMMES 

Vers la fin de 1884, alors que nos troupes, 
avant de prendre uneoffensive vigoureuse, gar- 
daient les débouchés du Delta et contenaient 
l'armée chinoise, la région montagneuse qui 
entoure les plaines d'alluvions du Fleuve Rouge, 
avait été baptisée par nous le Tonkin ou l'on 
ne mange pas. 

Le contraste entre les riches campagnes de 
Bac-Ninh, d'Hanoï, de Sontay, et la région dé- 
serte et montueuse qui commence au delà du 
Kep et de Chu, justifiait bien une pareille ap- 
pellation. 

1 

036 



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2 UN AN CHEZ LES iMUONGS 

Aux immenses plaines couvertes de rizières 
et de champs de canne à sucre, parsemées d'in- 
nombrables villages, que leurs haies de bam- 
bous, vues à distance, font ressembler à des 
bouquets de grands arbres, succédaient des 
mamelons dénudés, couverts de hautes herbes, 
et de loin en loin seulement, dans de petites 
vallées, à côté de quelques hectares de rizières, 
un village abandonné, et dont il ne restait sou- 
vent que des poutres calcinées. 

Les troupes chinoises, en se repliant, avaient 
entraîné avec elles la population des villages, 
et c'était surtout par des coolies annamites ou 
muongs qu'avaient été construits les camps 
retranchés de Dong-Sung et de Pho-Vi, que 
nous devions enlever pour arriver à Lang-Son. 

Quelle que fût d'ailleurs la direction que l'on 
prît en s'éloignant du Delta, le spectacle de 
ruine et de désolation était partout le même. 

Dans la vallée de la Rivière Claire, habitée et 
cultivée aujourd'hui, les villages situés près du 
confluent du Fleuve Rouge avaient seuls, grâce 
à la protection de nos canonnières, échappé à 
la destruction. En amont, et jusqu'à Tuyen- 
Quan tout était rasé. 

Depuis, notre zone d'action s'est étendue 
rapidement. La ligne de nos postes s'est avan- 



LE SOL ET LES HOMMES 3 



cée jusqu'à Fancienne frontière annamite et, 
sous leur protection, ces régions, qui nous 
avaient offert d'abord un si navrant aspect, se 
repeuplent, et nous entrevoyons enfin quelles 
ressources immenses nous pourrons en tirer. 

On connaît maintenant les mines de la pro- 
vince de Cao-Bang ; abandonnées à la suite de 
la guerre, elles sont, ou vont être exploitées 
par des Sociétés disposant de moyens autre- 
ment perfectionnés que ceux employés jadis 
par les Chinois et les Annamites. 

Le chemin de fer en construction entre Phu- 
Lang-Thuong etLang-Son sera donc, non seu- 
lement un puissant trait d'union entre le bassin 
du Fleuve Rouge et le sud de la Chine, il sera 
encore le débouché de la région minière qui 
s'ouvre au nord-ouest de Lang-Son et où abon- 
dent les gisements d'étain, de cuivre, d'argent 
et d'or. 

Les bandes chinoises qui, si longtemps, in- 
festèrent cette contrée, tendent à disparaître. 
Nos troupes, du côté du Tonkin, et, de l'autre 
côté de la frontière, les postes réguliers chinois, 
pourchassent les groupes de pirates qui sub- 
sistent encore. 

C'est un dur métier que la piraterie, et, avant 
longtemps, ceux qui l'exercent encore dépo- 



4 UN AN CHEZ LES MUONGS 

seront le fusil qui, pour eux, en somme, n'est 
qu'un moyen d'existence, pour prendre le pic 
du mineur ou la pioche du terrassier. 

Cette région qui s'étend au nord du Delta, 
cette espèce de marche qui sépare le Tonkin 
fertile et cultivé du Quang-Si et du Quang- 
Tong, va donc, peu à peu, subir une métamor- 
phose. 

A mesure que leurs besoins grandiront, les 
populations annamites dû Delta vont y déver- 
ser leur trop plein et concourir avec les indi- 
gènes à l'exploitation des mines et des forêts. 

Mais, vers le nord, notre extension aura 
toujours une limite :1a frontière chinoise; tandis 
que, vers l'ouest, le champ ouvert à notre ac- 
tivité est pour ainsi dire sans bornes. 

Là, en effet, point de frontières bien déli- 
mitées, nul voisinage gênant, comme celui 
d'une grande nation. 

La Rivière Noire, le Song-Ma, sont les voies 
de pénétration vers un immense domaine, en- 
core inconnu il y a deux ans, vers les hauts 
plateaux laotiens qu'arrose le Meï-Kong. 

Plus au sud, les fleuves côtiers de l'Annam 
ouvrent les cols qui nous nlettront en commu- 
nication avec la vallée du fleuve immense qui 
descend de gradins en gradins pour baigner au 



LE SOL ET LES HOMMES 5 

sud les villes du Cambodge, pays français, et 
pour former, en s'épaûouissant, les terres d'al- 
luvions de la Cochinchine, où, il y a trente ans 
déjà, nous avons planté notre drapeau. 

Le Meï-Kong, malheureusement, n'est pas 
navigable sur plus de 800 kilomètres de son 
cours. Ce fleuve, qui, même aux basses eaux, 
roule un volume liquide six fois plus considé- 
rable que le Rhône en temps moyen, ce fleuve, 
ainsi que lé fait remarquer Elisée Reclus, n'a 
pas encore eu le temps d'élargir suffisamment 
son lit. 

Venu du Thibet, après avoir traversé le Yun- 
nan, ce n*est que depuis une époque géologi- 
que relativement récente qu'il suit son cours 
actuel, au milieu des principautés laotiennes. 

Les rapides, les chutes, offrent à la naviga- 
tion des obstacles insurmontables. Tantôt le 
fleuve semble se reposer; il s'épanouit entre 
des rives distantes d'un demi-kilomètre; tantôt 
il se précipite dans une immense fissure de rocs, 
où sa largeur se réduit à 40 mètres, mais où sa 
profondeur en atteint 100. 

Mais, navigable ou non, le Mei-Kong doit 
former prochainement la frontière occidentale 
de notre empire indo-chinois. 

L'Angleterre, en effet, a pris pied, et depuis 



6 UN AN CHEZ LES MUONGS 

longtemps, à l'ouest de la péninsule. Toute la 
Birmanie lui appartient; le Siam est sous son 
infkience; des officiers anglais et italiens ins- 
truisent à Bang-Kok les troupes siamoises qui, 
vis-à-vis de nous, ne sont plus que Pavant- 
garde des soldats de la reine. 

Laisserons-nous les Anglais gagner toujours 
vers l'Orient, nous acculer à la mer, cons- 
truire enfin la route qui, suivant la vallée du 
Meï-Kong, puis celle du Meïnam, détournerait à 
leur profit une partie du commerce du Laos et 
du Yunnan ? Nous ne pouvons le croire, et les 
résultats déjà obtenus par M. Pavie, notre con- 
sul à Luang-Prabang, font bien augurer de l'a- 
venir. 

Les principautés laotiennes ont été tributaires 
de TAnnam, et si, par sa faiblesse, le gouver- 
nement de Hué a laissé se relâcher les liens 
qui lui attachaient ses vassaux, il ne s'ensuit 
pas que la Fran'^e doive continuer la même 
politique. 

Enhardis par l'indifférence de l'empereur 
d'Annam, poussés ensuite par les Anglais, les 
Siamois se sont avancés vers l'est. 

Après avoir soumis la principauté de Luang- 
Prabang, ne s'étaient-ils pas avisés de gagner 
la Rivière Noire, même de lever l'impôt du 



LE SOL ET LES HOMMES 7 

sang, parmi les populations de la haute vallée? 
Ils ont dû reculer devant notre ferme attitude. 
Cependant, au sud-est, après avoir occupé 
tout le Tranh-Ninh. où naguère encore un 
mandarin annamite recevait l'impôt, ils avaient 
déclaré cette province partie intégrante de leur 
empire. 

Il y a un an, un officier siamois avait poussé 
l'audace jusqu'à faire placer une borne fron- 
tière en arrière d'un poste français et sur la 
route faisant communiquer ce poste avec la 
province de Vinh. 

Le différend au sujet des principautés lao- 
tiennes se règle à cette heure diplomatique- 
ment. Le droit d'établir des postes commerciaux 
sur le fleuve et d'y placer des résidents nous est 
déjà dévolu. Le succès de M. Pavie est cer- 
tain, et, avant peu, les postes siamois se replie- 
ront devant les postes militaires français, qui 
gagneront la ligne du Meï-Kong. 

Nous substituant au gouvernement anna- 
mite, c'est pour nous un droit historique que 
la possession de la rive gauche. du fleuve ; c'est 
en outre une nécessité. 

' Quelle région superbe que celle qui s'étend 
entre le Meï-Kong et les plaines du Tonkin et 
de l'Annam! 



8 UN AN CHEZ LES MUONGS 

De la limite méridionale du Yunnan et du 
Laos birman, jusqu'aux frontières Nord du 
Cambodge, sur une longueur de 1.100 kilomè- 
tres à vol d'oiseau, s'étend ce pays vierge, 
d'une fertilité incomparable et qui possède au 
delà de la Rivière Noire des mines d'argent et 
d'or, peu étudiées encore, mais dont le rende- 
ment, lors de leur exploitation par les indi- 
gènes, semble avoir été assez considérable. 

Nous venons de décrire le soL Quel est le 
climat? Quelles sont la flore et la faune de ce 
pays? 

Sur les hauts plateaux du nord, l'air est sec 
et vivifiant, et, durant un hiver, rude pour la 
latitude tropicale sous laquelle on se trouve, 
quelques sommets se recouvrent parfois d'une 
légère couche de neige. Lorsque les défriche- 
ments auront chassé la fièvre des bois, et que 
des communications rapides seront établies 
entre cette région et le Delta, de quels beaux 
sanatorium disposerons-nous alors pour les 
Européens fatigués parles chaleurs de la plaine ! 

Les forêts qui couvrent toute la région pré- 
sentent les essences les plus variées, celles des 
pays tropicaux à côté de celles des climats tem- 
pérés. Le bois de fer, le teck, le chéne-liège, 



LE SOL ET LES HOMMES 9 

le banian, le bouleau et Térable s'entremêlent 
aux bambous, aux bananiers sauvages, aux 
lataniers et aux canneliers. 

Dans ces immenses forêts aux arbres géants, 
des lianes énormes pendent de la voûte de ver- 
dure qui intercepte les rayons du soleil, et du 
sol, couvert d'une épaisse couche de feuilles 
mortes, pourries par l'humidité, s'élancent des 
fougères arborescentes hautes de six mètres. 

Sur les croupes qui ont été déboisées par le 
feu, pousse le riz de montagne au grain gros 
et rouge, qui, sans exiger beaucoup de soins, 
se passe de toute irrigation, se contentant de 
l'eau du ciel. 

Les jardins qui entourent les cases donnent 
les fruits les plus variés; à côté des aréquiers, 
des cocotiers et des bananiers, les orangers, 
les pêchers, les abricotiers abondent dans ces 
vergers et rivalisent avec ceux d'Europe. 

Les animaux domestiques, sont en général 
plus forts que ceux de la plaine, principalement 
les espèces porcine et bovine. Le buffle est 
semblable à celui de l'Annam, mais là il n'est 
pas employé seul comme bête de somme. 

Dans les vallées qui descendent vers le Meï- 
Kong, chaque village possède de dix à vingt 
éléphants, et, lorsqu'on n'a pas besoin de leurs 

1. 



<0 



OPÎ AN CITEZ LES MUONGS 



siT vices, ils errent en liberté* sans c 
ligre, dans la foret voisine. 

Plus petits que leurs frères de ma 
ees pachydermes sont utilisés pour 
ports et avec quelle adresse, quelle si 
digieuses, ils suivent dans la mon 
sentiers les plus escarpés! 

La contrée possède aussi une race 
civevaux do même taille que les cliev? 
mites, mais plus forts et agiles co 
chèvres. 

Telle estï en somme, cette région 
tée encore» où nous venons de pénétre 
et dont les populations simples et 
n'ont jamais été mises en rapports b: 
avec les civilisés de la plaine, Ann 
Siamois. 

A quelle branche faut-il rattacher 
tagnards appelés A7iri^,? par les Siamc 
par les Annamites de Cochinchine, J// 
ceux du Tonkin ? 

Queb|ues-uns y voient des descen 
peuplades océanienneSj ayant jadis 
Péninsule et refoulés aujourdliui 
hautes vallées. 

Donner cette origine aux tribus sai 
sud, aux Moïs, cela présente quelque 



i 




M U O N G s r> F, I» H U - L E 



LE SOL ET LES HOMMES 11 

blance, mais l'attribuer aux montagnards du 
nord de Tlndo-Chine, paraît plus difficile. 

Ce sont des tribus muongs qui habitent les 
montagnes de Lang-Son et de Cao-Bang; 
toutes les hautes vallées, entre la Chine et le 
Tonkin, sont occupées par leurs villages aux 
grandes cases surélevées de deux ou trois 
mètres au-dessus du sol. 

Ces aborigènes s'étendent sur la ligne de 
partage des eaux jusqu'à la mer ; ils ont joui, 
avant notre domination, d'une indépendance 
presque complète, à la condition, toutefois, 
posée par les mandarins, de rendre difficiles 
les communications entre les civilisés du nord 
et ceux du sud. 

Placés entre les Chinois et les Annamites, ils 
se sont peu mêlés à eux ; leur type est resté 
pur, leur langage intact, leur écriture alphabé- 
tique et non symbolique. 

Or, ce type, ce langage, cette écriture se re- 
trouvent parmi les Muongs de la Rivière Noire. 
Entre ces derniers et les Thaïs ladifiérence est 
peu sensible. Or que sont les Thaïs ? sinon 
des Siamois, mais des Siamois exempts des 
mélanges qui eussent altéré en eux le type 
aryen. 

Là oij leur parenté avec les populations thaïs 



12 UN AN CHEZ LES MUONGS 

apparaît clairement, les montagnards portent 
le nom de Thos. 

Bien différents alors des Mois sauvages des 
montagnes du sud, ils vivent sous un régime 
entièrement féodal et sont fort policés. Leur 
langage est monosyllabique, leur écriture se 
compose d'un alphabet de 36 lettres s'écrivant 
de gauche à droite, leur numération comprend 
9 caractères, alphabet et chiffres différant peu 
de ceux employés parles Siamois. 

On rencontre alors, chez eux, non le type 
mongol mais les yeux droits, le visage presque 
ovale, les cheveux soyeux, le teint blanc. 

Les Thos habitent toutes les vallées du 
haut Tonkin; ils se sont même répandus dans 
une partie du Quang-Si. 

Mais, s'ils ont été refoulés là par le peuple 
envahisseur, par ces Annamites petits et jaunes, 
qui se servent de leur pied pour ramasser les 
objets à terre, d'où le surnom de GiaO'Chi{ov- 
teils écartés), les Thos ont refoulé sur le faîte 
des montagnes une population qui paraît avoir 
habité le nord de la péninsule, bien encore 
avant eux. Ce sont les Meos (les chats), que 
l'on ne trouve qu'à 1000 ou 1200 mètres d'alti- 
tude et dont les villages couronnent les som- 
mets élevés du Tranh-Ninh au Yunnan. 



LE SOL ET LES HOMMES 13 

Les iVeos et les Xas, leurs cousins germains, 
sauvages et craintifs comme eux, sont de race 
jaune, mais diffèrent néanmoins essentiellement 
des Chinois et des Annamites. 

Enfln les Mans et les Mangs, venus du Yun- 
nan, se sont établis à mi-hauteur entre TAos 
et Meos. 

De race mongolique également, poussés vers 
le sud-est, depuis un quart de siècle, ces peu- 
ples aux instincts belliqueux et pillards se rap- 
prochent du type chinois. 

Mais ces tribus de race jaune, Meos^ Xas^ 
Mans et Mangs, ne forment pas le fond de la 
population; les Meos ne comptent guère que 
6000 feux dans de nombreux villages, d'après 
le missionnaire Fiot. 

Du Quang-Si au Cambodge, ceux s'intitulant 
Thos et Pu-Thaïs (Thaïs de la montagne) peu- 
plent et cultivent toutes les hautes vallées. 

Nous leur donnons le nom de Muongs^ ter- 
me impropre, car Muong est le nom de leurs 
divisions administratives. 

Ces Muongs ne sont qu'un mélange des élé- 
ments aryens venus de l'Inde et ayant peuplé 
la vallée du Meï-Kong avec la population au toch- 
thone, laquelle se trouve dans toute sa pureté 
parmi les tribus Mois du Sud et se confond 



14 



UN AN CnEZ LES MUONGS 



\ 



de plus en plus avec les Tka'ts à mesur 
TûD remonto vers le Nord, 

Sans doute, le voisinage d^autres peu| 
plus ou moins modifié les MiiQrif/,^. Le 
Thaïs de la haute Rivière Noire onl bea 
emprunté aux mœurs, aux usages, aux cou 
chinoises, tandis que ceuxavoisinant les p; 
ces d'ilong-llua, de Son-Tay ou de Tliaii 
ont heaucoup ret^u des Annamites leurs v( 

Mais, dans toutes les vallées qui s'ouvre 
TAonam et le Tonkin, la transition 
le pays annamilo et celui qu'occupent n 
les montagnards est bien marquée* 

La race conquérante a remonté assez 
les vallées larges et importantes : elle s*er 
souvent comme un coin, au milieu des n 
gués habitées par les autochthoncs; la 
rence, toutefois, entre le dernier village 
mite et le premier village nxuong, apparai 
moins observateurs. 

Maintenant çue nous avons essayé de d( 
dre cette région montagneuse qui en loi 
Delta, et le peuple qui Tliabite, entrons db 
détails de la vie, que ncms y avons vécue 
dant plus d'un an. 



1 



CHAPITRE II 

LE THANH-HOA 

En 1888, je revoyais le Tonkin, que trente 
mois auparavant j'avais quitté peu enthousias- 
mé, je Tavoue, d'un long et pénible séjour. 

C'est dans le Thanh-Hoa que je fus envoyé 
cette fois, et, à la fin de juin, je rejoignais Phu- 
Quang, où ma compagnie tenait garnison. 

Le Thanh-Hoa, berceau de la famille impé- 
riale, patrie d'une quantité innombrable de 
mandarins, est formé par la vallée inférieure 
du Song-Ma. 

Le fleuve, venu des montagnes du Laos, 
coule longtemps vers le sud-est, dans une val- 
lée profonde, rectiligne, parallèle à celles dé la 
haute Rivière Noire et du haut Fleuve Rouge. 

Il conserve cette orientation générale, au 
milieu des sinuosités de son cours inférieur ; 
entre en plaine, à cinquante kilomètres de la 
côte; puis se divise en trois bras, pour gagner 
la mer. 

C'est alors un delta en miniature, et le canal 



i6 UN AN CHEZ LES MUONGS 

de Ninh-Binh, franchissant la faible ligne de 
partage, fait communiquer les eaux du Fleuve 
Rouge et celles du Song-Ma. 

Sur la rive gauche, un peu au-dessus du point 
où la vallée du Song-Ma commence à être res- 
serrée entre des collines, est situé Phu-Quang. 
Il se compose d'une citadelle en ruines et d'un 
gros village, dont les cases bordent la berge 
que rongent les eaux du Fleuve. 

Au milieu de cette citadelle carrée et bastion- 
née, mais dont les fossés à moitié comblés, 
dont les escarpes croulantes étaient envahies 
par les broussailles, habitait la garnison. 

Un ancien magasin à riz, occupé par le déta- 
chement d'Infanterie de Marine, une petite pa- 
gode restaurée tant bien que mal, et où je logeais 
avec mon capitaine, étaient tout ce qui restait 
des anciens bâtiments annamites. 

Des cases en bambous et torchis servaient de 
logement au chef de bataillon, commandant le 
cercle, et à la compagnie de Tirailleurs. 

La vie, à Phu-Quang, s'annonçait peu gaie ; 
on ne pouvait compter sur une expédition quel- 
conque, car après la répression terrible du 
dernier mouvement insurrectionnel, les pauvres 
habitants du Thanh-Hoa devaient rester sourds 
aux excitations de leurs lettrés. Je me préparais 



LE THANH-HOA 17 

donc à m'ennuyer royalement, en compagnie 
des deux autres officiers, qui, d'ailleurs, se fré- 
quentaient peu. 

Les nouvelles de France que j'apportais, les 
conversations sur la popularité naissante de 
Boulanger, nos récriminations contre l'autorité 
civile, tout cela fut vite épuisé. 

La chasse, les courses à cheval n'étaient guère 
attrayantes par la chaleur torride ; ma seule 
distraction était la promenade du soir, sur le 
bord du fleuve. 

Vers cinq heures, je sortais de la citadelle et 
gagnais un bois sacré, entourant une pagode 
bâtie entre la route et la berge. Assis au pied 
d'un banian, je regardais, sur le fleuve, quelque 
sampan ou quelque long train de bois, descen- 
dant vers Thanh-Hoa, ou bien deux ou trois 
barques de pêcheurs se maintenant au milieu 
du fleuve, l'une portant le [grand filet rectan- 
gulaire au bout d'une perche, les autres ve- 
nant rapidement à sa rencontre, leurs sampa- 
niers faisant le plus de bruit possible avec des 
baguettes de bambou, pour chasser le poisson 
devant eux. 

Je songeais alors avec envie à mes cama- 
rades d'Hanoï et d'IIaïphong, Haïphong, ville 
entièrement neuve et où rien ne rappelait Tin- 



18 UN AN CHEZ LES MUONGS 

foct cloaque existant en 1884, même en 1885; 
Hanoï, tellement transformée et embellie,' que 
je l'avais à peine reconnue. 

En ce moment, nos heureux camarades de 
là-bas se promenaient à cheval ou en charrette 
anglaise autour du lac, rentraient à la nuit tom- 
bante pour déguster, dans des cafés luxueux, 
des boissons glacées, et, après le dîner, avaient 
encore la ressource du concert, d'une réception 
officielle ou d'une soirée passée entre amis. 

Mais le soleil se touchait derrière les collines 
de la rive opposée du Song-Ma ;au loin réson- 
naient les coups, d'abord sourds et espacés, 
puis secs et précipités du tam-tam, appelant au 
rassemblementles miliciens annamites qui, cette 
nuit-là, devaient veiller autour de la pagode 
habitée par le quan-phu (préfet). 

La voix aigrelette de notre clairon, sonnant 
l'assemblée pour la garde montante, répondait 
bientôt au bruit du tam-tam, qui semblait mou- 
rir, puis soudain renaissait plus sonore. 

Je me levais alors et je rentrais avec lenteur, 
croisant sur le chemin hommes et femmes qui 
revenaient des champs, le porte-charge sur 
l'épaule, ployant quelquefois sous les fardeaux 
accrochés aux deux extrémités. 

Leur démarche pressée, cette espèce de petit 



LE THANH-HOA 49 

trot élastique que prend TAnnamite^ lorsqu'il 
est chargé, montrait combien ces pauvres gens 
avaient hâte de regagner leur intérieur, après 
une journée de fatigue. 

Dès qu'ils m'apercevaient, tous se décou- 
vraient, enlevant précipitamment leurs im- 
menses chapeaux en paille de riz ou en feuilles 
de lataniers. 

Accroupis sur le bord du chemin, de vieux 
mendiants imploraient la charité. 

Quelquefois aussi, c'étaient des affamés, aux 
membres décharnés, véritables squelettes ve- 
nus de villages ruinés par la guerre. 

Le 14 juillet vint jeter une note gaie sur la 
monotonie de cette existence. 

Toute la journée, nos Tirailleurs s'étaient 
livrés avec bonheur au jeu du baquet, de l'œuf, 
du mât tournant, etc., que nous avions fait or- 
ganiser. 

Le mât de cocagne s'était vite vu dépouillé 
des vieilles paires de souliers, des paquets de 
tabac, des boîtes de sardines, que l'on y avait 
accrochés . 

Le soir, après le dîner, le capitaine et moi, 
installés comme des pachas sur une estrade, 
ayant à côté de nous les autorités indigènes, 
nous écoutions chanter une troupe que le quan- 



20 UN AN CHEZ LES MUONGS 

phu avait bien voulu nous envoyer. J'étais fort 
occupé de ces petites chanteuses, portant sur 
chaque épaule une lanterne de papier de cou- 
leur, tournant en cadence, en agitant gracieuse- 
ment leurs longs éventails et en psalmodiant 
leurs chants d'une façon peut-être un peu mo- 
notone,'maisnondépourvued'uncertaincharme. 
J'étais bien loin alors de penser au Laos et 
aux lointaines expéditions, lorsque mon capi- 
taine me passa un billet qu'il venait de rece- 
voir. La compagnie montait à Phu-Lé, pour 
relever la garnison qui s'y trouvait alors, et 
que la fièvre des bois, jointe aux privations, 
venait de mettre presque hors de service." 

Nous allions donc pénétrer dans ce pays 
muong entièrement inconnu pour moi; nous 
allions atteindre aux confins du Laos, par- 
courir dans nos expéditions des régions où peut- 
être jamais un Européen n'avait mis le pied, 
nous trouver au milieu de populations primiti- 
ves, être appelés à nous battre contre les ban- 
des chinoises qui parcouraient le pays ; nous 
allions voir, enfin, dans nos reconnaissances, 
autre chose que les rizières succédant aux 
rizières, les villages entourés de bambous se 
suivant, eux aussi, toujours uniformes, avec 



LE THANH-flOA fi 

leurs mêmes chins hargneux, leur même popu- 
lation grouillante, leurs notables tous sembla- 
bles, venant vous offrir àlaporte, toujours sur 
le même plateau,le même lay (présent) composé 
du même poulet étique, du même régime de 
bananes, et des mêmes œufs, couvés en général 
depuis un nombre respectable de jours I 

A cette époque surtout, je n'avais pas encore 
bien compris tout ce qu'il y a de charmant dans 
cette vie annamite, tout l'intérêt que Ton peut 
trouver à étudier ces mœurs si douces. Il me 
fallait du mouvement : ce départ me comblait 
de joie. 

Sans doute, les conditions de la vie allaient 
devenir plus dures ; je me doutais bien que 
dans la case tremblant à tous les vents et lais- 
sant pénétrer la pluie et les rayons du soleil, 
qui m' attendait là-bas, je regretterais plus d'une 
fois ma pagode de Phu-Quang, au sol carrelé 
recouvert de nattes, aux colonnes de bois, aux 
murs remplis de peintures annamites, aux pan- 
neaux sculptés, auxquels j'accrochais en pano- 
plie mes sabres, mon revolver et mon Lefau- 
cheux. 

Je savais bien que, si à Phu-Quang on man- 
quait de cette glace que les sybarites d'Hanoï 
déclarent nécessaire à la vie^ là-haut à Phu-Lé 



22 UN AN CHEZ LES MUONGS 

on manquerait souvent de viande fraîche, quel- 
quefois de vin, même aigre, de farine, même 
moisie. Mais qu'était-ce que la peispective de 
ces souffrances, auprès de la joie que me cau- 
sait l'inconnu ? 



CHAPITRE III 

LES MANDARINS DE PHU-QUANG. — l'oPIUM. — 
LES COOLIES ANNAMITES 



Nous devions partir en deux groupes. Le 
premier peloton se mit en marche le 18 juillet 
avec le capitaine, et j'attendis à Phu-Quang 
d'être relevé pour allerle rejoindre avecle reste 
de la compagnie. 

Au début de cette courte période, je regrettai 
tout d'abord le départ de mon capitaine, car il 
m'avait accueilli avec la plus grande* amabilité; 
mais, en revanche, je redevenais mon chef, 
pouvais agir un peu à ma fantaisie, lo com- 
mandant du cercle ne s'occupant d'aucun détail 
du service. 

Nous avions quelquefois reçu à la citadelle la 
visite du quan-phu (préfet), et de son bang-bien 
(secrétaire général), et je profitai de mes loisirs 
pour aller rendre leur politesse à ces deux 
honorables fonctionnaires. 

Le quan-phu, que l'occupation française 
avait chassé de la citadelle, habitait une pa- 



H UX A>' CHEZ LES MLONGS 

gode entourée d'une double haie impénétrable 
de bambous. Les portes qui donnaient accès 
dans cette double enceinte ne se correspon- 
daient pas; après avoir franchi la première, 
on devait longtemps déGler entre les deux haies 
pour gagner la seconde, donnant accès dans la 
cour de la pagode. 

Le soir, de gros madriers, superposés hori- 
zontalement entre les montants, fermaient ces 
portes, et la nuit, d'heure en d'heure, un coup 
de tam-tam avertissait les gardiens qu'il était 
temps de signaler leur vigilance, en frappant 
Tune contre l'autre deux petites baguettes de 
bois. 

Le bruit sec de ces baguettes, les cris de 
veille de nos sentinelles qui se réglaient, elles 
aussi^ sur le tam-tam du quan-phu, quelquefois 
le chant des sampaniers qui passaient sur le 
fleuve, troublaient seuls le repos complet de la 
nature . 

La société du préfet annamite manquait de 
charme. Ce brave fonctionnaire ne savait 
pas un mot de français, et, connaissant leur 
insolence vis-à-vis des mandarins, il me répu- 
gnait d'employer comme interprète un sous- 
officier indigène . 



LES MANDARINS DE PHU-QUANG 25 

Aussi, nos entrevues n'étaient guère lon- 
gues. 

Assis tous deux sur un grand banc à dossier, 
artistement sculpté, on venait servir devant 
nous, sur la table laquée et dorée, le 
thé, et aussi le Champagne, l'absinthe, etc. 
Par sa mimique expressive, mon quan-phu 
m'engageait à goûter à tout, à former dans mon 
estomac un horrible mélange, et, si je ne pre- 
nais qu'une petite tasse minuscule de ce thé si 
parfumé, que Ton ne sait pas faire ailleurs et 
qui vous est offert sur un petit plateau incrusté 
de nacre, sa joie n'était pas complète. Ce qu'il 
fallait à son bonlieur, c'était de me voir ingur- 
giter un grand verre de Champagne, de ce 
Moët envoyé par le commerçant chinois, 
désireux d'obtenir les bonnes grâces de l'au- 
torité. 

Le quan-phu trinquait avec moi, se croyant 
un Annamite très moderne, très fin de siècle ; 
je me levais alors, serrais sa longue main fine 
et osseuse, aux ongles énormes, et je sortais, 
accompagné jusqu'à la première porte par mon 
hôte, se confondant en sourires et en saluta- 
tions. 

C'est avec beaucoup d'intérêt au contraire 
que je voyais chaque fois le bang-bien. 

s 



«« VS AN CHEZ LES MLOXGS 

Homme très intelligent, très fin, il parlait 
et surtout comprenait suffisamment le français 
pour que nous pussions nous entendre sur 
toutes choses. 

Même avant le départ de mon capitaine^ il 
venait souvent nous voir àla citadelle et s'inté- 
ressait à tout. Les gravures de mes journaux 
illustrés, les planches de quelques volumes de 
physique ou de géographie, les cartes, excitaient 
sa vive curiosité, et je devais lui fournir sur 
chaque chose de longues explications. 

Lorsque j'entrais dans la cour balayée avec 
soin, plantée déjeunes aréquiers, et qui s'éten- 
dait devant la jolie véranda de la maison de 
Bâ (toi était le nom de mon bang-bien), celui-ci 
accourait au-devant de moi ; ses serviteurs 
s'agitaient en tous sens, et, comme chez son 
chef, les rafraîchissements étaient immédiate- 
ment servis. Mieux au courant de nos usages, 
Bâ savait faire les honneurs de chez lui. 

Nous causions de la France ; il m'interro- 
geait sur nos .coutumes, nos institutions, me 
mettait aussi au courant de celles des Anna- 
mites. 

Bâ était catholique ; cela ne l'empêchait pas 
d'apprécier fort l'opium, que nos mission- 
naires proscrivent autant qu'ils le peuvent. 




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L'OPIUM Î7 

Il en usait^ il est vrai, modérément, maïs son 
plaisir eût été de m'y faire goûter. 

Jamais, par respect pour moi, il n'eût con- 
senti à fumer, sans m'offrir sa pipe. 

Par curiosité, je me décidai enfin à l'imiter. 

Etendu sur un lit de camp recouvert de 
nattes blanches et fines, la tête appuyée sur un 
cm gôi (traversin en cuir de buffle), j'ai vis-à-vis 
de moi, couché sur le côté gauche, le neveu de 
Bà, petit jeune homme de dix-huit ans, qui se 
prépare à me faire mes pipes, entre nous deux 
le plateau incrusté, contenant la fumerie, et 
sur lequel brûle la petite lampe de cuivre, sur- 
montée d'un verre de forme tronconique. 

Il faut une longue habitude et une grande 
délicatesse de main, pour chauffer et triturer 
l'opium d'une façon convenable. 

Mon petit vis-à-vis, fort expert en la matière, 
s'assure d'abord que la pipe, long tuyau de 
bambou sur le côté duquel est fixé le fourneau 
on terre cuite, fonctionne bien. 

Il saisit alors une longue aiguille d'acier, en 
plonge l'extrémité dans le pot d'opium. La 
goutte sirupeuse qu'il en retire^ présentée à la 
chaleur de la lampe, se boursoufle, l'eau qu'elle 
contient s'évaporant rapidement. 



28 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Roulé contre le fourneauavec une grande dex- 
térité, l'opium s'écrase, diminue de volume. 

Le préparateur retrempe son aiguille dans 
Topium à demi liquide, chauffe de nouveau, et, 
toujours sans laisser refroidir, la fait courir 
sur le fourneau, jusqu'à ce qu'il ait formé, à 
l'extrémité, un petit cône ayant la consistance 
de la cire molle. 

Ce cône, gros comme la moitié d'un petit 
pois, introduit dans le trou percé à la partie 
supérieure du fourneau, l'aiguille retirée vive- 
ment, l'embouchure de la pipe garnie d'ivoire 
et d'argent m'est présentée. 

Je la porte à mes lèvres, pendant que mon 
petit bonhomme maintient le fourneau à la 
chaleur ; d'une seule et longue aspiration , 
j'avale la fumée de l'opium qui bouillonne au- 
dessus de la flamme, et la pipe est fumée. 

Les rêves éthérés, les apparitions enchante- 
resses, tout ce dont parlent les poètes, se pre- 
sente-t-il à vous ? 

N'ayant jamais rien éprouvé de semblable, 
j'ai interrogé de gros fumeurs d'opium, qui, 
tous, souriaient de ma demande. 

La vérité, c'est qu'après avoir fumé quelques 
pipes, on ressent un bien-être délicieux. La fa- 



L'OPIUM 29 

tigue disparaît, la grande chaleur qui vous 
éreînte, même la nuit, ne vous fait plus souf- 
frir ; loin d'être plongé dans une sorte de som- 
nolence, on se sent, au contraire, l'esprit et le 
corps plus légers. 

Suivant des yeux les dessins des tapis bro- 
dés qui entouraient le lit de camp, une foule 
de souvenirs, toujours agréables, se présen- 
taient à mon esprit. 

Heureux de vivre, devenu très loquace, la 
mémoire atteignant alors chez moi une inten- 
sité incroyable, je racontais à Bâ, qui, installé 
sur un autre lit de camp, fumait lui aussi, toutes 
sortes d'histoires. 

De temps à autre, entre deux pipes, je pre- 
nais une tasse du thé excellent déposé à côté 
de moi, dans un panier garni intérieurement 
de ouate, pour conserver bien chaude la théière 
de porcelaine; je passai ainsi une soirée 
agréable. 

Et, maintenant, tout ce qui a été dit sur les 
dangers de l'opium est-il vrai? Mon Dieu! il 
en est de cela comme de tout ce dont on abuse. 
Si l'emploi de ce narcotique devient une habi- 
tude invétérée, les effets en sonttrès pernicieux, 
terribles même. 

Si l'on en use avec prudence, on y trouve au 

2. 



30 UN AN CHEZ LES MUONGS 

contraire un préservatif contre les fièvres, 
contre la diarrhée et la dyssenterie. 

Comme l'alcoolique, l'enragé fumeur d'opium 
est un malade, un dément quelquefois. 

Mais parce qu'il y a des gens atteints du de- 
lirium tremens^ est-ce une raison pour se priver 
d'un bock, quand on a soif? Parce que d'autres 
en arrivent à être intoxiqués d'opium, faut-il 
ne jamais toucher une pipe? 

Le malheur est que laplupart des Européens 
ne savent pas se modérer, et que presq^ue tous 
ceux qui fument le font, à l'encontre des Chi- 
nois et des Annamites, d'une façon exagérée. 

La date de mon départ était prochaine. La 
compagnie que nous remplacions à Phu-Lé 
venait d'arriver par eau. Quelle fatigue chez 
tous ces hommes! Le lieutenant qui les condui- 
sait seul, car son capitaine et son sous-lieute- 
nant étaient à l'hôpital, ne me fit pas un tableau 
enchanteur de mon poste futur. 

Ces renseignements eussent fait peut-être 
plus d'impression sur mon esprit, si tout à coup 
nous n'avions reçu la visite, aussi inattendue 
qu'agréable, du commandant Pennequin, qu'ac- 
compagnait mon ami L... 

Eux aussi allaient bientôt se rendre dans 



LES COOLIES ANNAMITES 31 

une région inexplorée du pays muong. Ils ve- 
naient, en ce moment,de visiter le tombeau des 
rois sur la frontière du Thanh-Hoa, et le com- 
mandant, qui s'était distingué par ses brillants 
exploits à Madagascar, devait se distinguer plus 
encore peut-être en pacifiant, sans tirer un coup 
de fusil, et en organisant, d'une façon modèle, 
toute la rive droite du haut Fleuve Rouge et 
tout le bassin de la Rivière Noire. 

J'eusse été bien heureux de pouvoir écouter 
longtemps ce chef que tous nous adorions, et 
mon ami, son officier de renseignements. Par 
malheur, il me fallait m'occuper des prépara- 
tifs du départ et surtout du rassemblement des 
coolies. 

Il est bien rare que les hommes réquisi- 
tionnés pour nous par l'autorité annamite, et 
employés au transport des convois, suivent 
volontiers nos colonnes. 

Malgré un salaire triplede ce qu'ils pourraient 
gagner dans les campagnes (12 sous par jour 
et une ration de riz, alloués par l'Administra- 
tion), les Annamites n'éprouvent qu'un enthou- 
siasme fort médiocre pour ce service de coolies. 

La crainte de trop grandes fatigues, la peur 
de subir les brutalités des soldats français et 



32 UN AN CHEZ LES MUONGS 

des Tirailleurs, celle, en cas d'attaque du con- 
voi, d'être en butte aux balles ennemies, tout 
cela fait qu'ils cherchent, par mille moyens, à 
s'affranchir de cette corvée. 

Ici, à toutes ces craintes, venait s'ajouter un 
sentiment plus fort : la répulsion qu'éprouve 
l'Annamite à pénétrer en pays muong. 

Habitué à trotter sur les petites digues qui 
séparent les rizières, l'agriculteur de la plaine 
souffre énormément dans la montagne. Ses 
pieds, au contact des cailloux et des ronces, 
sont bientôt gonflés et en sang; aux montées 
pénibles, aux descentes périlleuses, sa poitrine 
halète, son pauvre corps maigre se couvre de 
sueur; sa musculature peu vigoureuse se refuse 
aux rudes efforts nécessaires poiir gravir les 
rochers : bientôt il tombe épuisé à côté de son 
fardeau, et ni les menaces, ni les coups, ne 
feraient alors relever ce pauvre être, *qui vous 
regarde d'un air suppliant. 

Mais ce n'est pas tout : des malheurs, que ne 
peut conjurer aucune puissance humaine, l'at- 
tendent en pays muong : la foret est remplie 
de mauvais Esprits, et les Montagnards, ces 
hommes grands et vigoureux, à la figure ou- 
verte, au regard franc, que l'Annamite méprise 
et croit issus des animaux immondes : rats. 



LES COOLIES ANNAMITES 33 

serpents, crapauds, les Montagnards ont ce- 
pendant le pouvoir de jeter les Sorts les plus 
terribles. 

Mes quatre-vingts Tirailleurs ne devaient 
marcher qu'avec leurs 120 cartouches et deux 
jours de vivres. Pour porter tout le reste, cou- 
vre-pieds, rations de riz, puis mes bagages lé- 
gers et ceux des quatre sergents français, il 
fallait cinquante coolies. 

A une heure, en effet, cinquante loqueteux, 
conduits par les Miliciens du quan-phu, fai- 
saient Jeur entrée dans la citadelle. 

Ces malheureux qui, faute de deux ou trois 
ligatures de sapèques, je veux dire trente ou 
quarante sous, donnés soit à leur chef de vil- 
lage, soit aux soldats du mandarin, n'avaient pu 
se soustraire à la corvée, étaient poursuivis par 
une idée fixe : se sauver à la première occasion. 

Grâce à la négligence d'un sous-officier, elle 
se présenta bientôt. 

Mes coolies, mal surveillés, se répandirent 
dans la citadelle, et, par les brèches qu'ils dé- 
couvrirent, vingt d'entre eux gagnèrent les 
champs. Il ne me restait qu'une ressource, 
aller prévenir le quan-phu. En cinq minutes, 
vingt hommes étaient ramenés et conduits au 
trot à la citadelle. 



34 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Enfin, je vais pouvoir me mettre en route, 
mes hommes sont sur les rangs, mes coolies 
chargés, je fais mes adieux, monte à cheval et 
ma petite troupe, faisant par le flanc, sort de la 
citadelle de Phu-Quang. 

Mon amiL..., et le lieutenant qui me relève, 
ont tenu à m'accompagner. Mais au bout d'une 
heure, le ciel se couvre, un orage menace et 
mes deux camarades, me souhaitant encore une 
fois bon voyage et bonne chance, regagnent 
Phu-Quang au galop. 



CHAPITRE IV 

DE PHU-QUANG A LA-HAN. — LES FEMMES MUONGS. 
LE KAÏ-MAO 



A la nuit tombante, nous sommes installés 
dans une pagode sur la rive droite du Song-Ma. 

Au Tonkin, le crépuscule est court, et bien 
vite seuls les grands feux allumés par les Tirail- 
leurs nous éclairent, jetant leurs lueurs rouges 
sur les cactus de la haie d'enceinte, sur les 
piliers de bois de la pagode, faisant scintiller 
tour à tour les faisceaux de carabines, ou, au 
fond du temple, la laque et l'or du petit autel 
boudhiste. 

Accroupis sur leurs talons, formant cercle 
auprès des brasiers, les Tirailleurs, se sèchent 
de la pluie diluvienne qui nous a tous trempés, 
avant le passage du fleuve. 

Les coolies, groupés autour de quelques feux 
ou se faufilant parmi les linhs (soldats), pré- 
sentent à la flamme leurs vieux cdi do grisâ- 
tres, tout rapiécés. 

Sur toutes ces figures bronzées aux pommettes 



36 UN AN CHEZ LES MUONGS 

saillantes, aux yeux obliques, on lit la joie d'a- 
voir atteintrétape,de se sécher, de sentir qu'ils 
mangeront bientôt le repas mijotant dans les 
marmites de cuivre. 

Des lazzi, des éclats de rire partent à chaque 
instant ; les coolies ont l'air de ne plus songer 
à la fuite; les Tirailleurs d'avoir oublié et Phu- 
Quang, et les familles où, par petits groupes, 
ils prenaient pension, les cases amies où, sou- 
vent, ils passaient le temps de la sieste, ce Phu- 
Quang, en un mot, où tout leur rappelait leur 
province de Nam-Dinh. 

Car ils sont bien plus à plaindre que nous, ces 
pauvres linhs : pour eux, c'est un exil véri- 
table que le séjour à Phu-Lé, tandis que 
l'Européen n'y voit qu'une variante, peu agréa- 
ble, dans l'éloignement de la patrie. 

Mais la nuit est venue, et, pendant que je 
songe à l'heureuse insouciance de ces gens que 
l'on arrache à leurs villages, à leurs familles, 
et que l'on force à mourir pour un drapeau 
étranger, mon boy vient me dire : < Mon lieu- 
tenant, y en a soupe. » Je suis donc servi. 

Déjà, les Tirailleurs ont commencé leur re- 
pas. Groupés autourdes marmites, chacun tient 
d'une main la soucoupe remplie de riz chaud et 
fumant, et. de l'autre main, les baguettes de 



DE PHU-QUANG A LA-HAN 37 

bois qui servent à prendre les petits morceaux 
de poulet, de porc, de poisson, et que Ton trempe, 
avant de les porter à la bouche, dans le nuoc- 
man, cette saumure de poisson ferraentée, 
presque indispensable à TAnnamite, si bien que 
beaucoup de linlis en portent une bouteille 
dans leur musette. 

Le dîner fini, on passe un peu d'eau dans les 
soucoupes et Ton y verse l'infusion de thé vert 
sans sucre, que boit seul l'Annamite du peuple. 

Les conversations, les rires reprennent alors, 
et, dans les groupes, Ténormc et grossière pipe 
de bambou passe de main en main. 

Chaque indigène tire d'une petite pochette ou 
des plis de sa ceinture une pincée de tabac, la 
place dans le fourneau de la pipe, et, en appro- 
chant une brindille incandescente, il aspire une 
énorme bouffée de fumée dont il renvoie une 
partie, on ouvrant la bouche toute grande. 

Bientôt, quelques hommes se lèvent, repla- 
cent dans leur musette la càibat (la petite sou- 
coupe qui a servi au repas), et, se roulant dans 
leurs couvre-pieds, s'étendent - sur le sol de la 
pagode. 

Peu d'instanls après, on ne voit plus que de 
rares causeurs à coté des brasiers ; les coolies, 
groupés dans un coin, sous la garde des fac- 

3 
\ 



38 UN AN CHEZ LES MUONGS 

tionnaires, dorment tous, brisés de fatigue ; en 
face, de l'autre côté du fleuve, les chiens du 
village de Cam-Tui finissent par se lasser d'a- 
boyer après nos feux; je me glisse alors sous 
ma moustiquaire et, m'étendant sur mon lit de 
campagne, je m'endors. 

Le lendemain, avant cinq heures, le clairon 
sonne le réveil. Il fait encore nuit; mais, au 
loin, une ligne blanchâtre apparaît, augmente 
peu à peu; bientôt, les collines de la rive gau- 
che détachent leur silhouette sur un fond de 
ciel moins sombre. C'est l'aurore; et lorsque 
les chevaux sont sellés, les coolies réunis deux 
à deux et placés à leur charge, les faisceaux 
rompus et que mes sergents et moi avons avalé 
notre quart de café, il ne reste plus qu'à se 
mettre en route : on y voit assez pour marcher. 

Jusqu'à huit heures, nous suivons les digues 
des rizières. Ma petite troupe en file indienne 
se déroule dans la plaine comme un long ser- 
pent, et, de loin, les sergents et moi, avec nos 
casques, nos uniformes detoile,nous semblons 
de gros points blancs au milieu de cette foule 
de points noirs, qui se suivent en zigzag. 

La route bientôt grimpe à flanc de coteau ; 
iious sommes au milieu des hautes herbes, 
lorsqu'à un coude de la vallée j'aperçois deux 




Q 



■•nw'? 



DE PHU-QUANG A LA-HAN 39 

énormes rochers, se dressant au milieu de la 
plaine, rochers semblables à ceux de la baie 
d'Halong et que, comme ces derniers, la mer 
a jadis rongés à leur base. Au pied des rocs, 
sur les bords du fleuve, se dessinent les cases 
de Cho-Cot, gros marché où se font les échan- 
ges entre les Annamites et les Muongs. 

Mais un torrent grossi par T orage do la veille 
nous barre la route. En le remontant, pour 
chercher un point resserré, où il me soit facile 
de faire construire un pont, je tombe sur un 
amas de sept ou huit grandes cases élevées au- 
dessus du sol. C'est le premier village muong. 

L'attitude digne du chef de village, qui vient 
au devant de moi, l'air rassuré des habitants 
contrastent et avec l'obséquiosité et avec le 
tremblement craintif que l'on rencontre en 
pareil cas chez les Annamites. 

Les habitations, dont le plancher en lattes 
de bambou repose sur de gros piliers de bois, 
à deux ou trois mètres de hauteur, diffèrent 
complètement aussi des petites câi nhà de la 
plaine, au sol de terre battue, propres sans 
doute, mais étroites et mal aérées. 

Je gravis une des échelles qui donne accès 
par chaque extrémité, dans l'habitation du chef. 
On met le pied sur une plate-forme abritée 



40 UN AN CHEZ LES MUONGS 

par le toit en saillie. Une porte s'ouvre, j'entre, 
et me voilà dans une immense pièce longue 
de vingt-cinq mèlres, large de huit environ. 
C'est toute la case ; pas une seule cloison, pas 
de compartiments. 

Je me trompe : sur une des faces, une pe- 
tite chambre forme tambour intérieurement. 
Là, couche la femme du chef. 

A moins de bien vous connaître, les Muongs 
n'aiment pas vous voir pénétrer dans ce petit 
sanctuaire. C'est là encore que se trouvent les 
étoffes de soie, les métiers rustiques avec les- 
quels on tisse et ou brode ces jolies ceintures 
aux desseins si variés, aux couleurs si 
voyantes. Les armes aussi, les longs fusils à 
mèche aux garnitures d'argent et à la crosse 
minuscule plaquée d'ivoire; les arbalètes aux 
flèches empoisonnées, les sabres et les lances 
sont là enfin, à l'abri des regards indiscrets. 

A chaque bout de la case, près des portes, 
se trouvent les foyers en briques. Au-dessus, 
une immense claie, sur laquelle on place les 
marmites, des plats de cuivre et autres usten- 
siles de ménage. 

Les feuilles de latanier et les bambous du 
toit, les grandes claies suspendues au plafond, 
et portant les provisions de riz, de maïs, les 



LES FEMMES MUONGS 4t 

paniers remplis de cocons, de chanvre, tout 
cela est noirci par la fumée et comme recou- 
vert d'un vernis noir et brillant. Mais la case 
est si vaste, si bien aérée, que jamais on ne s'y 
trouve incommodé. 

Sauf par leur costume, les femmes que je 
voyais ne m'avaient rien offert de bien extraor- 
dinaire, lorsque le chef de village, qui s'était 
humanisé en buvant un verre d'absinthe offert 
par mon boy, permit à la sienne de sortir de sa 
cachette. Celle-là n'avait rien de la femme anna- 
mite; c'était bien le type pur que je devais ren- 
contrer plus haut et que l'on m'avait tant vanté. 

De taille moyenne, bien prise, la démarche 
aisée, elle eût semblé une reine, au milieu de 
ces horribles con-gâis du Delta, de ces petites 
boulottes, à l'allure déhanchée, qui ont toutes 
Tair d'être enceintes, et dont quelquefois s'é- 
prennent des Français, en qui s'est atrophié le 
sens du laid et du beau. 

Le teint blanc, les yeux grands et noirs, les 
traits fins et jolis, les dents blanches et non la- 
quées en noir, comme les Annamites, la beauté 
de cette Muong était encore rehaussée par un 
costume autrement gracieux que le ]ongcdiào 
des femmes de la plaine. 



42 UN AN CHEZ LES MUONGS 

C'était un corsage cachant les seins, mais 
laissant le cou à découvert; une pièce d'étoffe 
de soie rayée de plusieurs couleurs, formant 
jupon et s'enroulant autour de la taille; et, 
réunissant les deux,unelongue ceinture de soie 
brodée, autour des reins. 

La coiffure, fort curieuse, se compose d'une 
pièce d'étoffe qui couvre le sommet de la tête, 
s'attache derrière la nuque et fait que, de loin, 
dans les champs, les femmes muongs ont l'as- 
pect de paysannes transteverines. 

Chez celles travaillant la terre, la soie est 
naturellement remplacée parle coton, mais la 
forme est la même toujours. De longues pièces 
de toile blanche, brodées par elles de gros des- 
sins bleus, sont souvent employées, chez les 
pauvres, pour ceindre leur taille. 

A rencontre des Annamites, ces femmes sont 
d'une vertu farouche. Dans la plaine, il y a 
peu de familles qui ne vendent leurs filles, sa- 
chant d'avance qu'on les délaissera. Dans la 
montagne, pareil marché est impossible; ceux 
qui vivent chez les Muongs sont d'avance, et 
quoi qu'ils fassent, condamnés au célibat. 

Je venais de pénétrer chez eux à peine, je n'é- 
tais qu'à leur premier village. Nous avançâmes. 



LE KAl-MAO 43 

Au delà de Cho-Cot, et jusqu'au poste fran- 
çais de La-Han, le pays devenait presque dé- 
sert. La route assez bonne ne passait qu'à côté 
de villap^es brûlés, de rizières abandonnées et 
envahies par les hautes herbes; à peine, de 
loin en loin, apercevait-on un habitant, dans 
ces plaines où la population grouillait autrefois. 

Les malheureux échappés au feu, au fer, à 
la famine, avaientcherché refuge dansles petites 
vallées, loin des points de passage; et, là, crai- 
gnant l'homme, craignant le tigre, ils vivaient 
misérablement de quelques poignées de maïs 
et surtout des pousses de bambous. C'est en 
1886-87 que cette œuvre de désolation avait été 
accomplie. 

Descendu des montagnes avec de nombreux 
partisans, un chef muong, le Kaï-Mao, ayant 
aussi à sa solde des pillards chinois, était entré 
en lutte avec nous. Tous les villages qui n'ob- 
tempéraient pas immédiatement à ses ordres 
étaient rasés; mais, de notre côté aussi, com- 
bien n'avions-nous pas livré aux flammes do 
ces pauvres villages forcés de se soumettre à un 
chef cruel I 

Enûn, la colonne du colonel de ligne Bris- 
saud, venue de la Rivière Noire, gagna le Song- 
Ma à Phu-Lé et redescendit vers Than-Hoa, brû- 



44 UN AN CUEZ LES MUONGS 

lant sur son passage le peu qui restait debout. 

Aujourd'hui, la contrée reprend un peu son 
ancien aspect. 

Gardée pendant deux ans (1888-89) par des 
officiers d'Infanterie de Marine, plus désireux 
de voir les villages s'accroître que de les faire 
flamber, elle est, depuis peu (depuis mars 1890) 
entièrement sous la main de l'autorité civile, qui 
saura, tout en y maintenant Tordre, y faire re- 
naître la vie. 

A partir de Tat-Lam, petit village muong, 
qui se reconstruisait alors sur la rive droite du 
Song-Ma, la vallée devient plus étroite ; des 
collines boisées enserrent le fleuve, et, grim- 
pant sur le plateau, la route entre en forêt. 

Nous suivons une large coupure de 10 à 12 
mètres, pratiquée par ordre du Kaï-Mao, pour 
le passage de ses bandes. Au milieu de l'herbe 
épaisse et courte serpente le sentier battu, et, 
n'étaient les bambous s'entremêlant aux autres 
arbres et les cris étranges des oiseaux retentis- 
sant dans les profondeurs du bois, je pourrais 
me croire au milieu d'une de nos forêts d'Eu- 
rope, suivant un de ces larges chemins percés 
pour l'exploitation des bois. 

Ce n'est pas encore la forêt vierge, bien loin 
de là. A chaque instant, on rencontre des amor- 



LE KAI-MAO 43 

ces de sentiers, des clairières, puis, à Dien-Leu, 
on retombe dans la plaine cultivée. 

Dien-Leu a été occupé par un poste français, 
alors tête de ligne sur le Song-Ma. 

Attaqué jour et nuit, n'ayant plus de vivres, 
presque plus de munitions, le lieutenant qui 
le commandait dut brûler tout ce qu'il ne put 
emporter et se retirer sur Phu-Quang, en com- 
battant. 

C'est encore à Dien-Leu qu'un capitaine d'In- 
fanterie de Marine, allant recevoir la soumis- 
sion du Kaï-Mao, tomba dans une embuscade 
et y périt avec dix-sept tirailleurs. 

Mais Dien-Leu pourrait bien être célèbre 
aussi par ses moustiques. Jamais, pendant mes 
quatre ans de Tonkin,en aucun endroit, je n'ai 
vu là dixième partie de ces féroces insectes. A 
une heure du matin, je n'avais pas fermé l'œil 
et j'entendais mes boys se rouler en grognant 
dans leurs couvertures. A l'autre bout de la 
case, la bougie des sergents s'allumait à chaque 
instant; chez les tirailleurs, personne non plus 
ne dormait. 

Je pris le parti de me mettre en route, à la 
lueur des torches; ce serait autant de gagné 
pour le lendemain et cela nous permettrait d'ar- 
river à La-Han avant la grande chaleur. 



46 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Éclairés par des torches formées de longues 
lattes de bambous secs réunies entre elles, 
nous nous engageâmes au milieu de la forêt. 

La route continuait à êtrelarge et commode; 
les ponts avaient été réparés la veille; nous 
avancions rapidement. 

Devant mon cheval, deux tirailleurs portant 
des torches en avivaient de temps à autre la 
flamme, en les frôlant contre les brousailles. 
Des nuées d'étincelles couraient alors dans 
l'herbe, et la voûte sombre des arbres s'éclai- 
rait soudain. Me retournant sur ma selle, je 
regardais cette longue file d'hommes qui venait 
derrière moi, éclairée de droite et de gauche 
par ces feux vacillants. 

Quelquefois des craquements se faisaient en" 
tendre sous bois : c'était quelque chevreuil 
s'enfuyant épouvanté. 

Deux heures après mon départ, les premières 
lueurs du jour parurent et, à sept heures, je 
passai le Song-Ma et entrai à La-Han. 



CHAPITRE V 

LES CHEFS MUONGS. -^ LE RÉGIME FÉODAL. LES 

COOLIES MUONGS. AUTORITARISME SAUVAGE 

Sur un grand mamelon dénudé, à cinq cents 
mètres du fleuve, de petites cases à véranda, 
légèrement élevées au-dessus du sol et disposées 
en lignes perpendiculaires : autour, pas un brin 
d'herbe; derrière, un terrain bien battu, planté 
d'aréquiers, cet arbre au tronc vertical sur- 
monté d'un panache de feuilles vertes ; entou- 
rant le tout, une vaste palissade de bambous, 
renforcée à la base par une tranchée-abri : tel 
est le poste de La-Han. 

Vis-à-vis de la porte d'enceinte, se dressent 
quelques câi-nhà annamites, qu'on est surpris 
de trouver en pareil lieu ; non loin, les domi- 
nant de leur hauteur, deux grandes cases 
muongs. 

Des commerçants venus du bas pays et qui 
trafiquent avec nos soldats et les indigènes, 
puis, quelques femmes de tirailleurs tonkinois 
habitent les premières. 

Le seigneur de la contrée, lorsqu'il vient à 



48 UN AN CHEZ LES MUONGS 

La-Han, habite les secondes avec ses serviteurs. 

Tout le pays muong est, en effet, sous le 
régime féodal. 

De grandes familles se partagent le sol; les 
autres habitants ne possèdent rien; leurs ré- 
coltes, leurs bestiaux, leur temps, leur vie 
môme, tout appartient au maître. 

Ces propriétaires terriens, en même temps 
chefs militaires, ont entre eux des liens de vas- 
salité, et, dans chaque famille, l'autorité absolue 
est exercée par l'aîné; elle est héréditaire. 

Lorsqu'en 1874 la révolte musulmane du 
Yunnan fut définitivement écrasée , de fortes 
bandes rebelles se répandirent dans les hautes 
vallées de la Rivière Noire, du Song-Ma et de 
leurs affluents; celte invasion ruina bien des 
seigneurs muongs et modifia leurs rapports 
mutuels. Enfin, l'invasion française, venue du 
sud, celle-là, abaissa ou même écrasa complè- 
tement quelques chefs, éleva au contraire ceux 
qui surent nous rendre service. 

Bâ-Maï, le seigneur de Co-Lung, auquel ap- 
partenait le territoire de La-Han, était un de 
ces derniers. 

Beau-frère du Kaï-Mao, le cfief rebelle dont 
nous avons parlé, Bâ-Maï opéra longtemps avec 
lui, et plus d'une fois ils battirent soit leurs 



LES CHEFS MUONGS 49 

voisins, soit les troupes annamites envoyées 
contre eux par les mandarins, soit même les 
bandes chinoises qui essayaient d'envahir leur 
territoire. 

Mais une scission advînt. Pour se venger, le 
Kaï-Mao fît saisir le Bis de Bà-Maï et le lui ren- 
voya, quelques jours après, coupé en morceaux. 

Une haine terrible éclata entre les deux hom- 
mes ; le Kaï-Mao était alors en lutte avec nous ; 
Bà-Maï n'hésita pas, fît défection, et vint se met- 
tre à nos ordres avec ses soldats robustes, agi- 
les, excellents tireurs, connaissant admirable- 
ment tous les sentiers de la montagne. 

Jeune, intelligent, hardi, il sut bientôt in- 
spirer la plus grande confiance à nos officiers 
et se rendre presque indispensable. 

Bientôt, son ennemi, battu, acculé dans la 
montagne, se vit abandonner par tous ses par- 
tisans. Les Chinois, qu'il nepouvait plus payer, 
allaient se tourner contre lui. Kaï-Mao réunit 
les principaux chefs qui avaient servi sous 
ses ordres, leur demanda encore un effort, de 
l'argent, des hommes, et, ces derniers refusant, 
il les fit saisir au milieu du festin qu'il leur of- 
frait, fit trancher douze tètes et se suicida d'un 
coup de carabine. 

Depuis, Bà-Maï avait pu faire remettre en 



50 UN AN CHEZ LES MUONGS 

culture toutes les terres de la vallée de Co-Lung; 
mais cela ne Tempêchait point de continuer ses 
expéditions contre les bandes chinoises. 

A la tête de ses hommes, armés de fusils mo- 
dèle 1842, donnés pair nous, il obtenait toujours 
des succès, rarement il revenait au poste sans 
rapporter des têtes, des remingtons et des sni- 
ders pris à l'ennemi. 

Ces armes lui étant laissées, plus un seul de 
ses soldats ne portait le long fusil à mèche. 
Leur discipline était admirable ; ils savaient, 
d'ailleurs, que leur chef ne plaisantait pas, et 
qu'à la moindre hésitation son revolver était 
prompt à partir. 

Assis sous la véranda, le lieutenant comman- 
dant le poste et moi, nous causions de cet 
homme énergique, lorsqu'on vint nous dire 
qu'il désirait nous parler. 

Bâ-Maï se présenta, et quelle ne fut pas ma 
stupéfaction, en voyant devant nous un petit 
jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, 
mais paraissant aussi jeune qu^un Européen de 
dix-huit ans, frêle, délicat, à l'air timide et 
embarrassé. 

Plus j'examinais ce jeune chef, mis avec re- 
cherche, coiflFé d'un turban de crépon gros bleu, 
chaussé^ de sduliers chinois finement brodés et 



LES CHEFS MUONGS 81 

dont le long cài do vert en soie tombait sur un 
large pantalon blanc de même étoffe, égale- 
ment brochée; plus je regardais cette figure 
juvénile, ces yeux qu'il tenait obstinément à 
terre, moins je pouvais voir en lui Tintrépide 
coureur de montagnes, le farouche coupeur de 
tètes, si fameux à Thanh-Hoa et môme à 
Nam-Dinh. 

Bâ-Maï, d'ailleurs, n'était pas un Muong, 
mais un métis, fils d'une femme annamite, 
volée probablement par le père dans quelque 
expédition, et devenue son épouse légitime. 

Averti de mon passage, il venait me présen- 
ter ses devoirs et demander à mon camarade 
s'il ne me fallait pas des coolies et un guide pour 
le lendemain. 

Je le remerciai ; les coolies furent comman- 
dés, et il se retira. 

Un de ses suivants, superbe gaillard aux for- 
mes athlétiques, avait déposé au pied de l'esca- 
lier un grand plateau de cuivre, sur lequel re- 
posait un énorme poisson et un petjt panier garni 
de feuilles, contenant de jolies mandarines. A 
côté, deux beaux chapons. C'était le lay (pré- 
sent) de Bâ-Maï. 

. Ce dont je me doutais moins encore, regar- 
dant s'éloigner le chef muong, c'est que, quel- 



32 • LfN AN CHEZ LES MUOMGS 

ques mois après, il allait devenir ma seule so- 
ciété, mon seul ami, et que mon départ le ferait 
pleurer comme un enfant. 

De La-Han à Phu-Lé, la distance n'est que 
de 45 kilomètres ; mais, à cette époque, la route 
était si mauvaise que l'on mettait en général 
deux jours et demi à la parcourir. 

Je payai, je renvoyai mes affreux coolies 
annamites, et Bâ-Maï me fournit de vigoureux 
montagnards, commandés par un desès-*;^ats; 
un autre servait de guide. ^^ 

Quelle différence entre ces coolies muongset 
les malheureux de la plaine I Leur chef les a 
commandés ; ils vont d'eux-mêmes au rendez- 
vous, et, à l'heure dite, votre troupe de coolies 
pénètre dans le poste. 

Ils ont eu soin de se munir tous de bambous 
pour soulever les charges, de liens pour les at- 
tacher ; chacun porte en sautoir, dans une po- 
chette, ses vivres pour deux jours et, passée 
dans la ceinture, la longue lame prise dans une 
gaine de bois, le coupe-coupe tranchant dont le 
Muong ne se sépare jamais, et avec lequel il 
abat des arbres en un clin d'œil. 

Notez que ce coolie, qui ne nécessite aucune 
surveillance, dont on n'a jamais à s'occuper» 




LINHS DE BA-MAI 



LES œOLIES MUONGS 53 

n'est pas payé un centime. Le seigneur niet de 
bonne grâce ses hommes à votre disposition ; 
les hommes obéissent, et c'est tout. 

Que sur la route surgisse un obstacle, qu'il y 
ait, soit à le faire disparaître, soit à le tourner 
en pratiquant à côté un chemin, qu'il faille 
réparer ou construire un pont, vite, vos coolies 
ont posé leurs charges, et, le coupe-coupe à la 
main, se portent rapidement en avant. La forêt 
retentit des coups précipités de ces sapeurs im- 
provisés, et au bout d'un instant la colonne peut 
se remettre en marche. 

Qu'il n'y ait pas de villages à proximité, 
qu'après une longue marche, on s'arrête au 
milieu de la forêt, pour y passer la nuit, vous 
voyez les tirailleurs épuisés se laisser tomber à 
terre, sans force, sans énergie. Les Muongs, qui 
ont porté des poids énormes, se répandent 
aussitôt dans les environs. Ils vont au bois, à 
l'eau, et, sur l'emplacement qu'on leur désigne, 
ils construisent immédiatement deux abris, un 
pour l'officier, un pour les sergents français. 
Les montants, le toit recouvert de feuilles do 
bananiers, les cloisons en branchages serrés 
entre des lattes de bambou, le lit de camp, tout 
cela a l'air de surgir de terre, et vous êtes stu- 
péfait, au bout de vingt-cinq minutes, de pou- 



34 UN AN CHEZ LES MUONGS 

voir entrer dans une casé qui vous abrite de la 
pluie, du vent, et vous offre un couchage con- 
fortable, élevé au-dessus du sol. 

Jamais je n'ai vu un seul coolie muong se 
sauver ou rester en arrière. Dans toutes mes 
reconnaissances, dans tous mes convois, je n'ai 
eu que des hommes intelligents, actifs, remplis 
de bon vouloir, dont il fallait même modérer 
l'ardeur, et qui, si je l'eusse permis, auraient 
servi de domestiqués à mes tirailleurs qui, bien 
entendu, n'eussent pas demandé mieux. 

Une seule fois, un guide, qui m'avait été 
donné par Bâ-Maï, disparut pendant une re- 
connaissance. 

Plusieurs coolies, heureusement, connais- 
saient le chemin ; je n'eus qu'à en placer un à 
Tavant-garde, et tout marcha bien. 

De retour à La-Han, je me plaignis au chef 
muong, croyant simplement faire infliger au 
guide peu Qdèle une bonne correction. 

Le lendemain soir, j'étais chez Bâ-Maï; je 
prenais le thé avec lui, lorsqu'un chef de can- 
ton vint se prosterner, et placer devant nous un 
petit panier garni intérieurement ,de verdure. 

Bâ-Maï, négligemment, souleva une feuille 
debananier qui le recouvrait, et j'aperçus au 
fond une tète sanglante. 



AUTORITARISME SAUVAGE 55 

— Qu*est-ce que cette tête? lui domandai^je 
saisi d'horreur ; un Chinois ? 

— Non, guide, me répondit-il tranquillement. 

— Comment I Bâ-Maï, tu as fait tuer cet 
homme? Mais c'est odieux 1 

Sa figure prit alors une expression de dureté 
que je ne lui avais jamais vue, et, les dents 
serrées, il me dit : 

— Pas obéir lieutenant, pas obéir Bâ-Maï: 
couper la tète. Moi, toujours faire comme ça. 



CHAPITRE VI 

DE LA-HAN A PHU-LÉ. — MARCHE DANS UN TORRENT. — 
LE SEIGNEUR BA-THO. — ALERTE DE NUIT 

Je quittai La-Han. 

Le guide, la ceinture de cartouches autour 
des reins, le remington posé horizontalement 
sur l'épaule, marchait d'un bon pas. précédant 
l'escouade d'avant-garde. 

Il était cinq heures et demie du matin ; de- 
vant nous se dressaient do hautes collines avec 
leurs grands bois, et les premiers rayons du 
soleil faisaient briller les gouttes de rosée sur la 
plaine herbeuse que nous traversions. 

Le sentier suivait un ruisseau venu de la 
montagne, et bientôt, coupant à chaque instant 
les sinuosités de son cours, nous devions entrer 
jusqu'à mi-jambe dans son eau claire et froide 
qui bondissait sur les cailloux. 

A mesure que nous nous élevons» le chemin 
se confonddeplusen plusavecle lit du ruisseau 
qui est alors torrent ; bientôt même tout sentier 
disparait, et nous n'avançons plus qu'à travers 
l'eau et les rocs . 



58 UN AN CHEZ LES MUONGS 

MoQ cheval, une bête de la plaine, n'a pas la 
souplesse et la hardiesse des chevaux muongs, 
qui pourraient rivaliser avec les chamois; je 
mets pied à terre et commence à grimper, un 
long bâton à la main. 

Il a plu la veille, mais peu ; le torrent n'est 
pas trop gonflé; à de certains endroits seule- 
ment, dans des anfractuosités formant bassin, 
on a de Teau jusqu'à la ceinture. 

Par intervalle, j'entends le choc d'une cara- 
bine et d'une baïonnette contre les pierres, un 
juron annamite, des éclats de rire; je me re- 
tourne : c'est un tirailleur qui vient de glisser 
et de s'asseoir dans l'eau. 

La forêt est tellement impénétrable, tellement 
enchevêtrée de lianes, qu'il ne faut pas songer 
à y pratiquer un passage; on continue donc à 
monter par le torrent; au-dessus de moi, le 
guide, comme une chèvre, saute de rocher en 
rocher, puis aux passages difficiles s^arrête et 
m'attend pour me donner la main. 

Enfin on quitte le torrent. Entre les grands 
arbres, plus de fougères arborescentes; la pluie, 
les orages ont balayé la terre, et les racines, 
mises à nu, forment comme les marches irré- 
gulières d'un immense escalier. 

Du sommctj où je m'arrête un bon moment^ 



DE LA-HAN A PHD-LÉ 39 

car depuis deux heures nous grimpons, on 
aperçoit un enchevêtrement de croupes boisées; 
à nos pieds la plaine de La-Han et sur l'autre 
versant, la vallée du Song-Ma, auquel la mon- 
tagne que nous venons de gravir imprime un 
grand détour. 

Me voyant contempler ce spectacle, le guide 
étend la main vers les terres de son maître.: 
« Bâ-Maï, » dit-il; puis, se retournant vers le 
Nord, il embrasse d'un geste tout Thorizon : 
« Ba-Tho, » prononce-t-il avec respect. Nous 
entrons, en effet, sur les terres deBâ-Tho, gros 
seigneur dont le fief s'étend jus(|u'aux seize 
Chaus de la Rivière Noire, jusqu'aux montagnes 
qu'habitent les Méos et qui nous séparent du 
Méï-Kong. 

Les derniers tirailleurs et les derniers coolies 
ont rejoint la tète delà colonne; la descente 
commence. Par une pente raide, on se dirige 
droit sur le fleuve. Le sentier alors s'accroche 
aux flancs de la montagne et la contourne, 
dominant le Song-Ma de près de deux cents 
mètres. 

Cette corniche, qui n'a pas trois pieds aux en- 
droits les plus larges, me semble fort périlleuse à 
suivre. Par endroits, un éboulement du rocher 
interrompt le sentier ; on pass© alors sur un 



60 UN AN CHEZ LES MUONGS 

pont de bambous, sorte d'échafaudage fragile 
et tremblant, suspendu au-dessus de l'abîme. 

Insensiblement, nous nous abaissons vers 
le fleuve, dont les eaux noires tourbillonnent 
au-dessous de nous. Bientôt, nous débouchons 
en plaine et nous arrivons à Phu-Nhiem, joli 
village situé sur les bords d*un ruisseau, au 
miheu des aréquiers et des cocotiers, dont les 
feuilles claires, après le sombre feuillage de la 
montagne, réjouissent la vue. 

Il est onze heures et demie; en six heures nous 
avons fait à peine quinze kilomètres. 

Hoï-Son n'est qu'à huit kilomètres de là; 
c'est la résidence du chef Bâ-Tho. Je laisse 
passer la grande chaleur, puis, remis en marche, 
j'y arrive à la tombée de la nuit. 

Sur le bord du fleuve, à un endroit bien dér 
couvert, s'élève un petit poste muong.' Quatre 
cases de dimensions restreintes, communiquant 
entre elles par des passerelles, peuvent donner 
abri à toute ma troupe. 

L'enceinte est fort bien construite. Une pre- 
mière et forte palissade surmonte un parapet 
pour tireurs debout. En avant est une zone de 
quatre mètres, remplie de petits piquets; puis 
une seconde palissade et, au delà, un fossé dont 
le fond est encore garni de piquets de bambou. 



LE SEIGNEUR BA-THO 61 

Cette fortification, plus sérieuse que celle de 
beaucoup de nos postes, n'a été empruntée à 
personne par les Muongs, qui l'emploient de- 
puis fort longtemps. 

A un kilomètre du poste, dans une petite 
vallée, se trouve Kaya, agglomération d'une 
douzaine de cases, servant d'abri à deux cents 
âmes, ce qui est énorme pour un village muong. 

En un temps de tr*ot, je m'y rends. Je jette 
un coup d'œil sur l'habitation de Bà-Tho, im- 
mense case de trente-cinq mètres de long, qu'une 
fortification entoure ; surles collines voisines, où 
s'étagent des rizières admirablement irriguées, 
sur les troupeaux de buffles, que des enfants 
ramènent au village, et je reviens vite au poste, 
où Bâ-Tho ne tarde pas à arriver en palanquin. 

Ce seigneur muong, homme vigoureux, d'une 
quarantaine d'années, possède sur le pays une 
bien autre influence que Bà-Maï dont il est, du 
reste, parent. 

La riche vallée de Bao-La, près de la Rivière 
Noire, celle de Song-Luong, gros affluent du 
Song-Ma qui coule des montagnes du Tran- 
Ninh; sur le Song-Ma encore, les terres de 
Muong-Lat, celles de Muong-Han même, à 
200 kilomètres de Kaya : tout cela lui appar- 
tient. Sur cette immense étendue, ses frères, 

4 



62 UN AN CHEZ LES MUONGS 

ses neveux exercent les fonctions de chefs de 
canton; son fils, toujours auprès de lui, se met- 
tait, durant les expéditions, à la tête de ses sol- 
dats. 

Mais, depuis quelques années, Bà-Tho avait 
vu la plus grande partie de son domaine envahi 
par les Chinois. 

Un chef que nous avions chassé de la Rivière 
Noire, le Dé-Chuan, était installé à Muong- 
Lat, vivait grassement sur le pays et prélevait 
Timpôt dans la vallée de Bao-La. 

Des bandes de pillards chinois, fortes seule- 
ment de vingt à trente hommes, mais mieux 
armées que les Muongs, poussaient quelque- 
fois leurs incursions dans la vallée du Song- 
Luong, venaient, jusqu'en face de Kaya, enle- 
ver des femmes, des buffles, brûlaient quelques 
cases, et se retiraient en hâte, sans que nos 
détachements, lancés à leur poursuite, pussent 
les atteindre. 

Tout d'abord, Bâ-Tho, hostile aux Français, 
était entré en lutte avec nous, et une de nos 
colonnes avait même brûlé le village de Kaya, 
reconstruit depuis. 

Pressé entre nous et les Chinois^ de deux 
maux, le chef muong avait choisi celui qui 
paraissait le moindre^ et, depuis sa soumissioUj 



LE SEIGNEUR BA-THO 63 

quoique jaloux de l'importance que nous attri- 
buions à Bà-Maï, il n'avait cessé de nous ren- 
dre des services, mettant à notre disposition 
de nombreux coolies, des auxiliaires, et nous 
fournissant les vivres frais dont nous avions 
besoin. 

D'ailleurs, il n'avait pas à se plaindre de 
notre présence. 

Tenus en respect par nos postes, craignant à 
chaque instant de se heurter à nos reconnais- 
sances, les Chinois étaient devenus moins har- 
dis; Des fusils modèle 1842, que nous avions 
fourni à Bâ-Tho, permettaient à ses soldats de 
tenir tête aux bandes pillardes et, en beaucoup 
de points, les villages se reconstruisaient, les 
rizières étaient remises en culture, la prospérité 
renaissait peu à peu. 

Je ne m'arrêtai qu'une nuit dans le poste de 
Bâ-Tho et continuai ma route. 

De Kaya à Lang-Uéou, une route diflicile 
longeait le lleuve, tantôt descendant sur la 
berge, tantôt courant à flanc de coteau sur les 
croupes, soit couvertes d'arbres, soit déboisées 
par le feu et plantées de riz ou de maïs. 

Ces rizières de montagnes n'exigent aucune 
irrigation; les troncs calcinés, couchés sur le 
sol jaunâtre, leur donnentun aspect fort curieux 



fifc UN AN CHEZ LES MU0NG3 

et elles sont défendues contre les incursions des 
sangliers et des cerfs par de grandes barrières, 
barricades d'énormes branches, que Ton fran- 
chit par une courte et double échelle, lorsque 
le sentier traverse le charnp. 

Nous étions installés depuis plusieurs heures 
dans les grandes cases du village de Lang-Héou. 

Le dîner terminé, je me suis étendu sur mon 
matelas cambodgien, et, à la lueur de mon pho- 
tophore, je lis un peu avant de m'endormir. 

Le silence s'est fait dans le village ; les der- 
niers coolies et les derniers tirailleurs ont cessé 
de se promener d'une habitation à l'autre, lors- 
que soudain un appel retentit : Aux armes I 

Aussitôt un épouvantable concert se fait en- 
tendre : cris poussés à la fois par tous mes 
hommes et tous les indigènes, hennissements 
des chevaux, beuglements des buffles, hurle- 
ments des chiens. 

Une attaque est impossible ; je ne puis admet- 
tre que les faibles bandes chinoises qui battent 
la région soient assez hardies pour venir atta- 
quer, même de nuit, un détachement de 80 ti- 
railleurs encadrés par cinq Européens. Et, en ce 
cas, pourquoi chevaux et buffles seraient-ils 
effarés? 

Tandis que cette idée me traverse Tesprit, je 



ALERTl- DP. NUIT 65 

saisîs mon revolver et d6gring;ole Téchelle de 
ma case pieds nus, sans avoir pris le soin de 
passer mon dolman, au moment où, dans Tha- 
bitation voisine, un grand craquement suivi de 
nouvelles clameurs et d'un cliquetis d'armes se 
produit. 

Au pied de l'échelle, je trouve le factionnaire 
tout tremblant, qui serre d'une main fiévreuse 
son arme et me dit d'une voix étranglée par la 
peur: «O/z^co/? /mon lieutenant! » Je commence 
à comprendre: C'est ôngcop! le seigneur tigre, 
qui nous a fait l'honneur de nous visiter. 

Le factionnaire a pu l'apercevoir, arrivant 
droit sur lui ; il a eu le temps de se jeter der- 
rière le feu allumé près de la porte de la palis- 
sade, et il a poussé son cri : Aux armes ! D'au- 
tres hommes, dans les cases voisines, ont vu 
aussi, au milieu de la clairière, le terrible félin; 
de là tous ces cris provoqués par la terreur du 
carnassier et qui au moins ont eu pour résultat 
de l'effrayer et de le faire déguerpir. 

Mais que s'est-il donc passé dans la case voi- 
sine? Qu'est-ce que ce craquement entendu 
tout à l'heure et ces cris, cette rumeur qui 
dure encore? 

Suivi de mes sergents, qui, dans le même 
équipage que moi, vêtus à peine de leur panta' 



1 



6G UN AN CHEZ LES MUONGS 

viennent Je descendre, revolver ou carabine à 
la main, je sors de Tenceinte palissadée qui 
entoure notre demeure. 

En face, les cinquante tirailleurs cantonnés 
dans la même case , dès Tappel aux armes, se 
sont précipités vers la même porte, pour sortir. 
Or, le parquet de bamboH, vieux, en mauvais 
état, s'est effondré sous leur poids. Au-dessous 
de l'habitation, plusieurs d'entre eux, légère- 
ment écorchés ou contusionnés, n'ont pas en- 
core fini de se dépêtrer, parmi les lattes et les 
supports rompus. Aucun buffle, heureuse- 
ment, ne se trouvait sous cette case, sans quoi, 
rendus furieux par cette avalanche humaine, 
ces animaux eussent infailliblement blessé, 
tué peut-être quelques-uns de mes hommes. 

— « Le tigre n'a pu prendre personne, me 
dit un de mes petits sergents indigènes, très 
intelligent; il ne doit pas être loin, guettant 
encore dans les environs. » 

M'avançant sur le bord de la clairière, je 
fais tirer quelques coups de fusils dans la fo- 
rêt, bien plus pour effrayer le tigre que dans 
l'espoir de l'atteindre. 

Quand, sous la vieille case, au parquet effon- 
dré, au milieu d'un fouillis inexprimable, on 
eut retrouvé les baïonnettes, les cartouchières, 




o 






ALERTE DE NUIT 67 

les bidons, les salakos perdus, chacun regagna 
son habitation, je fis allumer de grands feux 
et ordonnai à mon factionnaire de se tenir à 
l'intérieur de l'enceinte palissadée. . 

Tout rentra dans le calme, et je m'endormis, 
heureux de n'avoir posé aucune sentinelle aux 
débouchés des sentiers pénétrant dans la clai- 
rière. Si, moins confiant dans la sécurité du 
cantonnement, j'avais cru devoir prendre cette 
précaution, nul doute que l'un de mes 
malheureux soldats n'eût été enlevé par notre 
dangereux visiteur I 

C'est au-dessus du rapide de Lang-Héou, pre- 
mier obstacle sérieux que les sampans rencon- 
trent sur le Song-Ma, que, le lendemain matin, 
je franchis le fleuve, pour la troisième fois de- 
puis mon départ de Phu-Quang. 

Deux pirogues, creusées dans des troncs d'ar- 
bres et manœuvrées chacune par deux Muongs 
armés d'une courte pagaie, m'attendaient au 
passage. Sur chaque rive, de petits bancs de 
^able permettaient un atterrissage facile, et, 
malgré la rapidité du courant, malgré le peu 
de stabilité des embarcations, que j'avais fait 
border de longs et gros bambous pour dimi- 
nuer leurs oscillations, tout marcha bien. 

Enfin, nous approchons de Phu-Lé. Les li- 



68 UN AN CHEZ LES MUONGS 

railleurs hâtent le pas; on sent qu'ils désirent 
contempler leur nouvelle résidence. Au som- 
met de chaque colline, j'ai beau me dresser 
sur mes étriers, je ne vois rien devant moi 
que d'autres collines boisées; enfin, tout à 
coup, à un détour du chemin, apparaît un ma- 
melon pelé ; sur la croupe, une palissade de 
bambous entourant deux rangées de cases, et 
entre elles un mât surmonté du drapeau trico- 
lore. Au pied du mamelon, dans une petite 
vallée,quatre cases muongs et quelques hectares 
de rizières. Voilà Phu-Lé, voilà notre séjour 
pour des mois et des mois. 

Les Annamites ont Tair navrés. Mon boy 
me regarde en hochant la tête: « Khong-cô tôt » 
(pas beau !), murmure-t-il, et je ris de la mine 
désolée du pauvre diable, tandis que, derrière 
moi, un sergent, un naturel de Belleville, s'é- 
crie : « Ah! mince! quel trou! d 



CHAPITRE VII 

PHU-LÉ ET SES ENVIRONS. EN RADEAU SUR LE 

SONG-LUONG 

Je vais peindre sous des couleurs peu riantes 
ma vie à Phu-Lé ; c'est que ce poste est un des 
plus solitaires, des plus mal situés, des plus 
insalubres du Tonkin. 

Le séjour de nos troupes dans ces lieux dé- 
soles est la cause des pertes que nous subîmes 
encore en cette année 1888, année de choléra, 
qui nous enleva 108 pour 1.000 de notre 
effectif européen. C'est ce qu'atteste M. Jules 
Ferry, dans son livre sur le Tonkin, et il ajoute: 
(( La dispersion des petits postes, leur déplo- 
rable installation, l'insuffisance des caserne- 
ments, les marches par la saison chaude, n'ex- 
pliquent que trop ces chiffres affligeants. » 

Le système des petits postes, couvrant de 
leur réseau toute l'étendue du territoire, est 
condamné. 

Déjà, en Algérie, le maréchal Bugeaud, en 
n'occupant fortement que les points strate- 



70 UN AN eilEZ LES MUONGS 

giques d'une importance incontestable, en sup- 
primant la multitude des fortins créés par le 
maréchal Clauzel, avait su tenir le pays d'une 
façon bien plus sérieuse et possédait ainsi le 
moyen de réunir promptement en un lieu quel- 
conque une masse de troupes suffisante pour 
étouffer dans Tœuf tout mouvement insurrec- 
tionnel. 

Au Tonkin, on paraît vouloir revenir à ce 
mode d'occupation, le seul rationnel. 

Mais tous les postes du ïonkin ressemblent- 
ils à Phu-Lé? 

On a fait de grands sacrifices, on en fera 
d'autres encore pour le logement de nos trou- 
pes, et, quoi qu'en disent les détracteurs de 
parti pris, quelques rares détachements euro- 
péens,* et de la Légion étrangère encore, sont 
seuls mal logés. Tout le reste de cette vaillante 
troupe et la totalité de l'Infanterie et de l'Ar- 
tillerie de Marine, occupent, à Hanoï, Haï- 
Phong, Viétri, Hong Hoa, Yen-Bay, Tuyen- 
Quan, Phu-Doân, Phu-Ly, Lang-Son, Taï- 
Nguyen, Quang-Yen, etc., des. casernes su- 
perbes, de grands bâtiments en briques et ea 
fer, aux chambres bien aérées, aux larges vé- 
randas, auprès desquels se dressent les coquets 
pavillons habités par les officiers. 



PHU-LÉ ET SES ENVIRONS 71 

Celui qui écrit ces lignes a résidé quatre ans 
dans notre nouvelle colonie ; il en a parcouru 
toutes les diverses régions. 

Le tableau sincère qu'il fait des souffrances 
subies en de certains endroits montrera com- 
bien il est sincère également, quand il parle 
des richesses et des ressources du pays, quand 
il dit quel attrait exerce sur ceux qui le con- 
naissent bien ce Tonkin tant décrié. Il le faut 
bien, certes, pour qu'après de si dures priva- 
tions et une vie si pénible, on en revienne 
quand même enthousiasmé, plein de foi dans 
l'avenir et avec l'espérance de le revoir un 
jour, plus productif, plus florissant encore. 

Mais revenons à Phu-Lé. 

Si, vue à distance, notre demeure ne pro- 
duisait pas un effet enchanteur, la désillusion 
devait être encore plus grande, une fois Ton- 
ccinte franchie. 

Malgré tout le mal que l'on m'avait dit de 
cette étonnante installation, jamais je n'aurais 
supposé une telle vétusté, une telle misère. 

Fort mal construites, les cases n'avaient 
reçu depuis longtemps aucune réparation. Celle 
du capitaine, la mienne, étaient dans un état 
épouvantable ; celle des sous-officiers, prête à 



72 UN AN CHEZ LES MUONGS 

s'écrouler, no tenait que par des prodiges d'é- 
quilibre ; quant aux logements des tirailleurs, 
ils penchaient les uns à droite, les autres à 
gauche, arrêtés momentanément dans leur 
chute par do nombreux étais. 

La troupe que nous remplacions, s'attcn- 
dant à être relevée, ne s'était pas donné beau- 
coup de peine pour la reconstruction, pas 
même pour rcntreticn de casernements qu'elle 
allait évacuer. 

Le jour même de leur départ, on entend sou- 
dain un bruit insolite, un grand craquement. 
Le lieutenant, interrogé, jette les yeux dehors 
et répond avec flegme : « Oh ! ce n'est rien, 
c'est le magasin des vivres qui s'écroule f » 

Tout était donc à refaire, et, avec un capi- 
taine remuant et actif comme le mien, nous 
allions avoir du travail. 

Les nombreuses corvées à diriger, les re- 
connaissances continuelles à entreprendre et 
qui eurent pour résultat de faire connaître la 
topographie de la région ignorée avant nous ; 
l'aménagement d'un champ de manœuvres, 
d'un champ de tir, la création enfin d'une 
bonne route entre Phu-Lé et La-Han, toute 
cette activité déployée nous préserva-t-elle des 
maladies ? Je le crois fort, car dans un séjour 



PHU-LÉ ET SES EiN VIRONS 73 

pareil, si on a le malheur de se laisser gagner 
par Tennui, on est perdu. 

Ce poste avait été créé en 1887 parla colonne 
Brissaud et l'objectif auquel il répondait n'appa- 
raissait pas bien clairement. No tenant aucun 
nœud de route, ne protégeant aucun centre de 
population, comme il l'eût fait à Muong-Han 
ou à Muong-Lat, il ne gardait même pas le 
cours du fleuve, car des bandes chinoises pou- 
vaient déQler sur la rive gauche, en plein jour, 
sans que personne s'en doutât. 

Enfin, quoique placés sur un mamelon, nous 
avions peu d'air, adossés que nous étions à 
de hautes collines couvertes de grands bois., 
et ayant devant nous les montagnes de la rive 
gauche. 

Le Sui-One, petit affluent de droite du Song- 
Ma, contournait le pied de notre mamelon ; 
par sa vallée arrivaient quelquefois de terribles 
orages. 

En somme, si Phu-Lé était difl'amé, ce n'é- 
tait pas une calomnie. 

Tout d'abord, trois sections de la Légion étran- 
gère et un peloton de Tonkinois en avaient 
formé la garnison. Les Légionnaires n'y avaient 
pas perdu beaucoup de monde; quatre d'entre 
eux seulement étaient enterrés dans le petit 

5 



74 UN AN CHEZ LES MUONGS 

cimetière, sur le bord du Sui-One ; mais les 
maladies, les évacuations sur Thôpital avaient 
été si nombreuses, que bien vite on avait sup- 
primé la garnison européenne. 

Quelques jours après mon arrivée, le capi- 
taine étant parti en reconnaissance, j'étais seul 
au poste, lorsqu'un émissaire du chef Bâ-Tho vint 
m'avertir que vingt Chinois se trouvaient dans 
la vallée du Song-Luong, non loin de Kaya. 

Tout bouillant d'ardeur, ayant la naïveté de 
croire que je pourrais les atteindre, j'envoyai 
deux sergents avec 25 tirailleurs au confluent 
du Song-Luong et du Song-Ma. Ce détachement 
devait remonter lentement cette première ri- 
vière, chassant les Chinois devant lui, tandis 
que moi, avec un autre détachement, gagnant à 
travers les montagnes sa vallée, à cinquante 
kilomètresdu confluent, je m'établirais derrière 
l'ennemi, et aurais ainsi l'occasion de le pincer 
et de lui tuer quelques hommes. 

Un jeune frère de Bâ-Tho, qui s'intitulait le 
hiep-quan (l'adjudant), et qui demeurait à côté 
du poste, déclara l'opération faisable, mais les 
chemins très difficiles. Je partis donc, avec 
trente tirailleurs, et, marchant presque con- 
stamment dans l'eau, je remontai la vallée du 
Sui-One. 




H 

o 



ce 



EN RADEAU SUR LE SONG-LUONG 75 

Pour passer dans celle d'un petit affluent du 
Song-Luong, j'avais à franchir un massif de 
1.000 mètres de hauteur. Après cinq heures 
d'une pénible ascension, je fus récompensé de 
mes efforts par le beau panorama qui se dérou- 
lait devant moi. J'étais dans une région cou- 
verte de hautes herbes toutes sillonnées de 
traces de tigres. Au-dessous de moi, la forêt, 
les vallées encaissées entre les montagnes, et, 
au loin, les hauteurs du Tranh-Ninh étageant 
leurs gradins. 

Trois jours après mon départ, j'étais sur le 
Song-Luong, et là, j'appris avec dépit, par les 
hommes d'un petit poste muong, que les Chi- 
nois, emmenant seulement deux femmes avec 
eux, venaient de passer, battant précipitam- 
ment en retraite. Le lendemain, les deux déta 
chements faisaient leur jonction. 

Les sergents venus à ma rencontre me firent 
un tel tableau des chemins suivis que je résolus 
de descendre le Song-Luong en radeau. 

Les matériaux ne manquaient pas, les col- 
lines baignées par le fleuve étant couvertes de 
bambous superbes de douze à quinze mètres de 
long, et le rotin pour les lier se trouvant par- 
tout. 

Les coolies des deux détachements et les ti- 



76 UN AN CHEZ LES MUONGS 

railleurs se mettent à Tœuvre, et en jacu de 
temps les premiers radeaux sont construits. 

Après la tombée du jour, les Muongs veulent 
continuer le travail, à la lueur des torches, et 
le lendemain j'embarque tout mon monde sur 
six grands radeaux. 

Celui qui me porte est naturellement le 
mieux construit et formé de quatre couches de 
bambous, solidement reliées en elles. Les 
Muongs ont installé au centre une plate-forme, 
avec un banc abrité par un petit toit. Quatre 
hommes le manœuvrent au moyen de longues 
rames de bambou, un cinquième est au gou- 
vernail. Je m'étais embarqué avec les trois ser- 
gents français, mes deux boys, et levai bien 
tranquillement le topo de la rivière, pendant 
que parfois nous filions comme une flèche, au 
milieu de Técume des rapides. 

Tantôt, les rives fuyaient devant nous avec 
une vitesse presque vertigineuse ; tantôt nous 
nous trouvions au milieu d'une eau calme, et 
les rames, battant l'eau en cadence, ne nous 
faisaient avancer que lentement. 

Un peu avant de nous engager dans les ra- 
pides, les Muongs nageaient vigoureusement 
pour donner au radeau la direction voulue ; 
puis, lâchant leurs avirons, ils saisissaient de 



EN RADEAU SUR LE SONG-LUONG 77 

longues perches. Il fallait les voir alors, le jar- 
ret tendu, Toeil' attentif, prêts à s^^arc-bouter de 
toutes leurs forces pour faire dévier le radeau 
et Tempêcher de courir se briser contre un ro- 
cher. C'est avec l'élan d'un cheval au galop que 
nous passions entre ces rocs qui encombrent 
le fleuve : puis le radeau tournait un instant au 
milieu des remous et reprenait une allure plus 
calme. 

Après chaque passage dangereux, lorsque, 
grâce à leurs efforts, nous n'avions subi que 
quelques légères secousses, les Muongs pous- 
saient des cris de joie, une sorte de hurrah 
triomphal. 

Un peu avant le confluent, les rives du fleuve 
deviennent rocheuses; il coule encaissé par de 
grands massifs calcaires ; et, après le dernier 
rapide, on passe sous une sorte de pont naturel 
vraiment grandiose. Un énorme rocher sur- 
plombe le fleuve, sa voûte s'étend au-dessus 
des eaux noires, profondes, et domine un banc 
de sable de la rive opposée. 

Sous cet arc immense, des milliers d'hiron- 
delles ont construit leurs nids, et même, dans 
la pile gigantesque, plusieurs grottes servent 
de refuge à des pêcheurs, qui grimpent là par 
des échelles de corde, et cachent leurs légères 



78 UN AN CHEZ LES MUONGS 

pirogues dans les anfractuosilés sombres du 
rocher. 

Vers midi, j'étais à Kaya; nous n'avions 
mis que six heures pour faire près de cinquante 
kilomètres. 

Bâ-Tho, qui m'avait dérangé en pure perte, 
me fit de grandes démonstrations de dévoue- 
ment, et nous fournit des vivres frais, ce qui 
valait encore mieux. 

Le surlendemain matin, j'étais de retour à 
Phu-Lé avec mes cinquante-cinq tirailleurs et 
mes trois sergents, légèrement fourbus, et pas 
mal fatigué moi-même, car j'avais dû renvoyer 
mon cheval au poste, dès le premier jour. 

Mais une colonne importante se préparait ; 
pour nous, c'était un rayon d'espoir. 



CHAPITRE VIII 

LA COLONNE DU HAUT SONG-MA 

Nous étions alors au commencement de sep- 
tembre, et déjà il était question de la colonne 
qui devait opérer sur le haut Song-Ma pour 
chasser les Chinois de Muong-Han et y laisser 
probablement un poste. 

En juin, on m'avait parlé de la colonne à 
Thanh-Hoa. J'avais de la chance, me disait-on, 
je ferais partie de la colonne ! Mon capitaine et 
moi nous ne cessions d'en causer ; toutes les 
questions importantes s'effaçaient devant celle- 
ci : La colonne allait-elle avoir lieu? Quand 
monterait la colonne? 

A deux kilomètres en amont du poste, sur 
la même rive, s'élevait une agglomération de 
cases habitées par des gens venus d*un peu 
partout. C'étaient des chrétiens, réunis là par 
un missionnaire apostolique, jeune et coura- 
geux Vosgien, qui depuis six mois s'était aven- 
turé dans la région, devait y mourir, et que 
quatre de ses collègues devaient remplacer, 



80 UN AN CHEZ LES MUONGS 

pour succomber tour à tour comme lui, dans 
l'espace de quinze mois, jusqu'à ce que Tévêque 
se décidât à placer un prêtre annamite à la 
tête de cette mission meurtrière. 

La présence des Chinois à Muong-Han empê- 
chait le missionnaire d'aller y faire des prosé- 
lytes, et son intérêt, concordant avec le nôtre, 
était de nous voir occuper la région. 

Par quelques-uns de ses catéchistes, origi- 
naires de Muong-Han, nous connaissions assez 
exactement la longueur et la direction des 
roules, les richesses de la contrée, les forces 
du Dé-Chuan , qui ne paraissaient pas bien 
redoutables. 

Le concours de ce prêtre nous était donc fort 
précieux et d'ailleurs, dans un paysféodal com- 
me celui-ci, nous n'avions guère à craindre 
qu'il constituât une de ces associations indépen- 
dantes, n'obéissant à aucune autorité séculière 
et souvent plus gênantes par leurs agissements 
qu'utiles par les informations intéressées que 
l'on peut en tirer. 

Le R. P. Idatte poussait donc de toutes ses 
forces à l'expédition, et finit par y décider le 
chef de bataillon, commandant le cercle de 
Phu-Quang. 

La dernière reconnaissance démon capitaine 



LA COLONNE DU HAUT SONG-MA 81 

avait eu pour but d'explorer les routes qui, par 
la rive droite, se dirigent vers le nord-ouest. 
Trois jours après mon retour du Song-Luong, 
je fus envoyé reconnaître celle qui, par la rive 
gauche, remonte le Song-Ma. 

Pendant quatre jours, je marchai sans ren- 
contrer un habitant ; les villages étaient rasés, 
les chemins devenus presque impraticables. 
Arrivé à Phu-Than, point o\x Ton devait passer 
sur Tautre rive, je fis construire des radeaux, 
et, en sept heures, j'étais rendu à Phu-Lé, 
Quatre jours pour monter, sept heures pour 
descendre! 

Vers le 20 septembre, le temps alors refroidi 
permettait les marches plus longues, le com- 
mandant M... arriva à Phu-Lé. 

Un gros convoi de vivres suivait par eau, et 
amenait en outre les hommes qui devaient 
faire partie de la colonne. 

Le seigneur muong Bâ-Tho, qui, sous notre 
protection, allait pouvoir reprendre la plus ri- 
che partie de ses domaines, nous avait fourni 
tous les coolies dont nous avions besoin. Depuis 
nia reconnaissance, une centaine de Muongs 
avaient aménagé le chemin de Phu-Lé à Phu- 
Than, construisant des ponts, débroussaillant? 
rendant en un mot la route excellente. 

5. 



82 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Enfin, le commandant M... partit, plein d'es- 
poir dans le succès de son expédition. 

Un peloton de 100 tirailleurs venu de Thanh- 
Hoa, avec un capitaine et un sous-lieutenant 
pour relever le peloton en garnison à La-Han,une 
demi-section de 20 hommes d'Infanterie de Ma- 
rine, partie [de Pliu-Quang, enfin 80 tirailleurs 
de ma compagnie, commandés par mon capi- 
taine, telles étaient les forces régulières de la 
colonne. Trente partisans de Bâ-Tho, sous le 
commandement de son fils, éclairaient eu avant, 
et Bâ-Maï, qui, dans toute cette affaire, voyait 
surtout une bonne occasion de pillage, ne s'é- 
tait pas fait prier pour suivre, avec 30 hommes 
bien armés. 

Je restai seul à Phu-Lé, n'ayant d'autre fiche 
de consolation, d'autre espoir que d'aller com- 
mander le futur poste de Muong-Han, après 
son iùstallation. 

Pour le moment, mon rôle consistait en l'ex- 
pédition des convois, la transmission des ordres; 
mais ce dernier service allait cesser d'être une 
sinécure. 

Depuis sixjours, la colonne avait quittéPhu- 
Lé, lorsque je reçus une avalanche de plis 
urgents, destinés au commandant. 

Cela venait de partout : du colonel de Thanh- 



LA COLONNE DU HAUT SONG-MA 83 

Hoa, du général de brigade de Son-Tay, du 
général en chef. 

Le commandant avait entrepris cette ex- 
^édition proprio motu; il, n'était donc pas dif- 
ficile de prévoir un contre-ordre. 

Le lendemain, par la voie de la Rivière Noire, 
que le fil télégraphique remontait jusqu'à 
Phuong-Lam, m' arrive une dépêche du général 
en chef, que je devais envoyer en triple ex- 
pédition^ par des courriers sûrs. 

C'était un ordre formel de rentrer; en outre, 
une dépêche du général de brigade, à mon 
adresse, me disait : t Envoyez tram sur tram 
au commandant M..., pour lui transmettre 
l'ordre de faire demi-tour immédiatement. » 

C'est au delà de Muong-Lat que cet ordre 
parvint au commandant. Les Chinois, occupant 
le village, s'étaient sauvés comme des lièvres ; 
deux seulement, pinces par nos éclaireurs 
muongs, avaient eu la tête tranchée. 

Arrivée dans une région fertile, sur ces 
hauts plateaux laotiens, où les habitants nous 
recevaient en libérateurs, la colonne bien réap- 
provisionnée allait continuer sa marche et dé- 
loger les Chinois de Muong-Han, lorsqu'il lui 
fallut brusquement tout interrompre. 

Pourquoi cette reculade inexplicable ? 



8i UN AN CHEZ LES IflUONGS 

Nous avions bien entendu parler des négo- 
ciations entamées avec les Chinois de la Ri- 
vière Noire. 

Dans une reconnaissance vers Maï-Chau , 
mon capitaine avait même rencontré un petit 
groupe de Chinois, regagnant les hautes val- 
lées, et dont le chef lui montra un laisser-pas- 
ser délivré à Hanoï. Mais pouvions-nous 
prendre cela au sérieux ? 

Compter sur la bonne foi des pirates et en- 
trer en pourparlers avec eux nous semblait 
une folio. La suite devait nous donner bien 
tort. 

En effet, à cet instant même., le comman- 
dant Pennequin et M. Pavie, notre vice-consul 
à Luang-Prabang, réussissaient pleinement 
dans leurs négociations. 

Ces hommes, seuls, sans escorte, s'étaient 
présentés au chef commandant toutesles bandes 
chinoises, qui tenaient le pays au sud-ouest de 
la Rivière Noire, et, par la persuasion, l'avaient 
décidé à évacuer la région. 

Seul encore, le commandant Pennequin avait 
reconduit au delà delà frontière 2.300 Chinois 
bien armés, qui n'ont jamais reparu sur notre 
territoire. 

Quelques rations de riz à chaque homme» 



LA COLONNE DU HAUT SONG-MA 85 

une indemnité dérisoire aux chefs, tel était le 
prix de cette évacuation, que M. Jules Ferry 
signale comme un exemple. 

Avec une hardiesse et une largeur d'esprit 
qu'il devait révéler ailleurs encore, le comman- 
dant Pennequin venait de démontrer Tinanité 
des expéditions militaires. 

Il venait de prouver que, par des négociations 
habiles, conduites par des hommes ayant la 
connaissance du pays, on obtient des résultats 
supérieurs à ceux des colonnes, toujours rui- 
neuses en liommes et en argent, même lors- 
qu'elles sont, comme dans le cas actuel, à la 
fois bien dirigées et, semblait-il, bien oppor- 
tunes. 



CHAPITRE IX 

LA VIE A PHU-LÉ. — LES MORTS. LES DÉSERTEURS 

TIRAILLEURS TONKINOIS ET TIRAILLEURS MUONGS. 

— LA CADOUILLE. — LE MANQUE DE VIVRES 

Le dernier des radeaux de bambou empor- 
tant la colonne venait de démarrer, pour dis- 
paraître bientôt derrière les croupes boisées 
qui bordent le fleuve. 

Mon capitaine et moi nous remontions len- 
tement vers le poste, livrés chacun à nos ré- 
flexions. 

C'était fini, cette colonne qui avait jeté un 
peu de mouvement dans notre vie. Durant une 
année entière, jusqu'au V^ octobre 1889, j'al- 
lais languir sur ce mamelon dénudé, sans nul 
espoir d'une visite, du passage d'un camarade, 
mais borné à ce tète-à-tête permanent, plus 
pénible que la complète solitude, la solitude 
où l'on est son maître. 

Et encore la peine morale n'était pas tout ! 
Mal logés, mal nourris, manquant quelque- 
fois des provisions les plus indispensables, 



88 UN AN CHEZ LES MUONGS 

sujets à des accès do fièvre qui nous ané- 
miaient, toutes ces soufirances devaient aigrir 
les caractères et rendre la vie plus doulou- 
reuse. 

Le dénouement de l'expédition n'engageait 
guère à continuer les reconnaissances ; d'ail- 
leurs, la compagnie était déjà sur le flanc, si 
bien que, parmi nos 180 tirailleurs, on neût 
pas trouvé un peloton de 60 hommes pour 
entreprendre une marche un peu longue. 

C'est aux travaux de construction, négligés 
jusque-là, durant nos continuelles sorties, que 
tout notre temps fut employé. 

Seule, la case du chef de poste avait été 
reconstruite. Surélevée à la mode muong, 
bien exposée à la brise venant de la vallée, 
avec son escalier et sa véranda, auprès des 
autres, cette construction semblait un pa- 
lais. 

Je demeurais vis-a-vis. Ma caï-nhà avait sa 
façade presque de plain-pied avec le sol. Elle 
était toute en caifen, c'est-à-dire en lattes de 
bambou tressées. En caifen, le parquet, le9 
murs, les cloisons; ces cloisons la divisaient 
en quatre compartiments : une véranda, nous 
servant de salle à manger, mon bureau, ma 
chambre à coucher et une véranda posté- 



LA VIE A PHU-LÉ 89 

rîeure, où s'étaient installés mes deux boys. 

Tout cela était vieux, moisi, disjoint. Au- 
dessous du plancher, entre les cloisons, sous 
les paillottes du toit, partout, des rats énormes 
avaient élu domicile. 

Affamés, hardis, on les voyait se promener 
en plein jour dans chaque partie de la case, 
courir sur les bambous du toit, s'y battre et 
tomber avec bruit sur le parquet. 

Et dire qu'une malheureuse jeune femme 
avait habité cette horrible case, où Ton étouf- 
fait en été et où, en hiver, le vent de la mon- 
tagne pénétrait de partout ! 

Elle était morte, la pauvre créature ; mais, 
quand je songeais à toutes les souffrances 
qu'elle avait dû subir, elle habituée au luxe, 
je me trouvais bien moins à plaindre. 

Je résistais donc; mais les sous-officiers fran- 
çais commençaient à être atteints par la fièvre ; 
quant aux tirailleurs, ils faisaient pitié à voir. 

Sans aucune énergie, abattus au moindre 
mal, c'était par groupes de trente à quarante 
que, tous les matins, ils se présentaient à la 
visite. 

Mon capitaine faisait tout son possible pour 
eux, se rendant lui-même dans les cases, 
lorsqu'un homme était gravement atteint, lui 



90 UN AN CHEZ LES MUONGS 

prodiguant ses soins, essayant aussi de rele- 
ver le moral des valides, et cherchant à com- 
muniquer à tous l'énergie de son caractère. 

Les évacuations sur l'ambulance de Thanh- 
Hoa étaient impossibles; embarquer un ma- 
lade sur un radeau ou dans une pirogue, pour 
renvoyer à 300 kilomètres, c'était le condam- 
ner à mort. 

Aussi, les enterrements se succédèrent bien- 
tôt avec rapidité. 

Nous en eûmes trois le même jour, et, en 
une seule semaine, on perdit onze tirailleurs. 

Les hommes tombaient tout à coup dans un 
état comateux; les extrémités devenaient 
froides et, malgré les plus énergiques frictions, 
la mort arrivait bien vite. 

Quelquefois le malade était pris d'une sorte 
de rage, trépignait, écumait, et, tandis que ses 
camarades s'enfuyaient en disant avec effroi : 
« Ma-Qui t » (le mauvais Esprit 1) c'était 
nous, les officiers et les sergents, qui devions 
le maintenir et essayer de le sauver. 

Des tentatives de désertion s'étaient pro- 
duites, mais le Hiep-Quan, prévenu, lançait 
des hommes en armes à la poursuite des 
fuyards, qui, bientôt, rentraient au poste, le 
carcan au cou. 



LES MORTS. - LES DÉSERTEURS 91 

Le retour piteux d'un de ces malheureux, 
avec son échelle de bambou sur les épaules, 
suivi d'un Muong, l'arme à la bretelle, qui 
le tenait en laisse comme un caniche, exci- 
tait l'hilarité de tout le poste ; mais le 
plus rayonnant de tous, c'était Le Hiep- 
Quan, qui venait de gagner quatre piastres 
(20 francs). 

Ainsi s'étalaient dans toute leur splendeur, 
et loin des yeux des grands chefs, qui jamais, 
pas plus au nord qu'à l'ouest du Tonkin, ne 
sont montés dans le haut pays, ainsi éclataient 
aux regards les défauts de ces régiments de 
tirailleurs, et surtout leur inaptitude à la garde 
des régions montagneuses. 

Aujourd'hui, on cherche à remplacer dans 
les postes du haut pays les soldats annamites 
par des montagnards. 

Les compagnies qui tiennent garnison chez 
les Muongs commencent à se recruter parmi 
les habitants, etla compagnie n® 16, c'est-à-dire 
la dernière de chacun des trois régiments, est 
entièrement composée de Muongs. 

C'est le colonel Pennequin qui, le premier, 
a eu l'idée de cette organisation. Nommé ré- 
sident de Son-La, il a formé dans la Rivière 
Noire des milices qui, laissées à la disposition 



92 UN AN CHEZ LES MUONGS 

des chefs indigènes, ont rendu de grands ser- 
vices. 

Un peloton muong, commandé par le lieu- 
' tenant Donnât, a aussi été organisé sous la 
direction du colonel. Cepelotonest aujourd'hui 
la 16* compagnie du 2* tonkinois. Formée par 
des ofOciers qui se sont attachés à connaître 
d'abord les mœurs et le langage muongs, à ne 
modifier que le moins possible les idées et la 
façon d'être de leurs soldats, nul doute qu'elle 
ne remplisse bien son rôle. 

En a-t-ilété de même des autres formations? 
Cet amalgame des Annamites et des Muongs, qui 
se détestent, n'a-t-il pas excité, chez ces der- 
niers, une invincible horreur du service? Je 
Tignore, mais pourquoi ne pas tenir simplement 
toute la région montagneuse avec des milices 
recrutées parmi les habitants, et placées sous 
Fautorité des résident? civils ? 

Les montagnards ne nous sont pas liostiles ; 
bien armés, fortement encadrés par des Euro- 
péens, ils rendraient plus do service que tous 
les Tirailleurs tonkinois du monde. ^ 

Le Muong, encore moins que l'Annamite, 
tient à être transplanté. Tous les huit jours, il 
faut qu'il revoie sa case, sa rizière de mon- 




o 

y. 

o 

H 



TIRAILLEURS TONKINOIS ET MUONGS 93 

lagne, le ruisseau qui baigne son village, la 
forêt qui l'entoure. 

Placer des troupes muongs sous la coupe de 
Fautorité militaire, c'est les exposer à des chan- 
gements continuels, c'est leur faire perdre 
toutes leurs qualités. 

Le Tirailleur tonkinois est assimilé d'une 
façon complète au soldat français, et soumis, 
sans la moindre modification , aux règlements 
des troupes européennes. 

Cette anomalie incompréhensible modifie 
toutes ses habitudes; ses notions sur l'autorité 
dos chefs sont perdues, et, comme le fait ob- 
server M. Jules Ferry : « Dépouillés des qua- 
lités de l'Annamite, sans que celles de notre 
race les puissent remplacer, les Tirailleurs se- 
ront toujours, quoi qu'on fasse, une troupe 
mal venue, ayant d'incorrigibles défauts na- 
tifs. » 

Tel est aussi mon humbleavis, et l'extension 
aux Muongs de cette organisation hybride des 
Tirailleurs me semble funeste. 

Donc, des milices, et des milices assez fortes, 
pour permettre le retrait des troupes européen- 
nes, qui se trouvent encore dans les postes 
éloignés, et qui grèvent si lourdement le bud- 
get du Protectorat. 



94 UN AN CHEZ LES MUONGS 

La ration d'un Européen revient, en effet, à 
quinze francs dans certains postes, et on a 
calculé qu'un litre de vin, que Tadministra- 
tion cède à fr. 67 dans le Delta, coûtait, avant 
la construction de la nouvelle route, 7 francs, 
rendu àLaï-Chau. 

A Phu'Lé, quel était le prix de revient du 
litre de vin? Je n'en sais rien; mais je me 
souviendrai longtemps de Thorrible vinaigre 
qu'il nous fallut boire. 

Depuis le convoi arrivé avec la colonne, plus 
de vivres reçus. Le vin, je viens de le dire, 
était vinaigre, la farine se moisissait, nos quel- 
ques boîtes de conserves avaierit disparu depuis 
longtemps. 

L'éternel poulet coriace, les œufs, le pois- 
son de rivière, le lard rance du magasin, 
voilà notre nourriture. 

Un potager nous eût rendu d'inappréciables 
services, car, dans la haute région, plus facile- 
ment encore que dans le Delta, nous aurions 
pu faire pousser tous les légumes de France ; 
mais rien encore n'était installé ; ce n'est qu'en 
novembre que nous eûmes nos premiers radis 
et nos premières salades. 

Pour que l'administration fournisse des bœufs 
à un poste, il faut : ou que la garnison com- 



TIRAILLEURS TONKINOIS ET MUONGS 95 

prenne un détachement de soldats européens, 
ou que Je nombre des Français du cadre des 
Tirailleurs forme un total de plus de vingt ra- 
tîonnaires. Ne réunissant pas ces conditions, 
nous n'avions pas droit, c'était dur, à la viande 
de boucherie, et les rares porcs que Ton ache- 
tait ne la remplaçaient pas. 

Parfois néanmoins, le Hiep-Quan, jeune frère 
de Bâ-Tho, nous apportait un quartier de che- 
vreuil ou de sanglier, que ses hommes avaient 
tué dans une battue. 

Ahl c'étaient les grands jours, ceux-là! on 
couvait de l'œil la marinade, comme un véri- 
table trésor, et le moment de la cuisson arrivé 
ce n'est pas à un Annamite profane qu'on lais- 
sait le soin de préparer ce morceau de roi. 

Un des derniers pots de confitures ou de 
fromage, religieusement tiré de l'armoire — 
cette armoire en planches de vieilles caisses à 
biscuits — qui contenait nos provisions, four- 
nissait un dessert digne d'accompagner le rôti. 
La mauvaise humeur avait disparu, la joie 
renaissait surnos visages. Mais joie trop courtel 
nous retombions bientôt dans notre pénurie. 

Sans doute, j'avais subi des privations plus 
grandes lorsque, en 1884, sur la Rivière Claire, 



96 UN AN CHEZ LES MUONGS 

ma compagnie gardait deux canonnières Glapa- 
rède échouées. 

Au-dessus de nous, Tuyen-Quan assiégé, 
dont on entendait le canon toutes les nuits ; 
au-dessous, le cours de la rivière coupé par les 
Pavillons-Noirs. 

Nous étions alors à la demi-ration de vivres 
de campagne, et plus tard aussi, pendant la 
colonne de Lang-Son, on devait parfois se con- 
tenter de bien peu. Mais j'avais alors vingt ans, 
les illusions généreuses de la jeunesse, qu'en 
ce siècle de progrès on perd à vingt-cinq, et je 
me rappellerai toujours avec plus de peine les 
souffrances subies à Phu-Lé, que celles endu- 
rées à l'époque de la campagne. 

Mes occupations seules me distrayaient, et 
elles ne manquaient pas. 

Officier de semaine en permanence, j'assis- 
tais à toutes les corvées, à toutes les théories, 
à tous les exercices. 

Puis, bonne aubaine, je fus maintes fois en- 
voyé, soit vers la Rivière Noire et la riche vallée 
de Maï-Chau, pour y acheter des porcs, même 
des bœufs, soit vers La-Han, pour y chercher 
plusieurs convois de riz. Pendant ces sorties, 
point d'incident ; une seule fois j'eus à subir 
une petite mésaventure. 



\ 



: \ 

RAPJNE ET GADOUILLE 97 

Tous nos sous-offîciers français étant très 
fatigués, etun\convoi important devant venir 
deThanh-Hoa, mon capitaine mecliargead'aller 
à sa rencontre ave^un sergent indigène et vingt- 
cinq tirailleurs. 

Le lendemain^ vers 10 heures, arrivant à 

•. Kaya, je devais y. trouver les vivres escortés 

I par un détachemenl du poste de La-Han, mais 

f rien encore n'était parvenu et je passai des 

heures dans Texpectative. 

Inquiet, j'envoyais une lettre au chef de l'es- 
corte que j'attendais, lui demandant s'il avait 
besjoin de quelque secours. 

Ma lettre me revint, le soir, fort tard, sans 
avoir été ouverte; mon courrier était accompa- 
gné de deux tirailleurs de la 4* compagnie, qui 
me racontèrent que le sergent indigène com- 
mandant l'escorte avait été retardé dans sa 
marche par des torrents débordés, qu'il can- 
tonnait à Phu-Nhiem, et que le lendemain de 
bonne heure le convoi serait là. 

Surpris d'apprendre qu'au poste de La-Han, 
qui comprenaitalors 3 officiers et 10 sous-officiers 
français, on n'avait trouvé qu'un indigène pour 
escorter nos vivres, alors que de Phu-Lé on 
dérangeait, et avec raison, un officier pour cette 

6 






98 UN AN CHEZ LES MUONGS 

mission importante, j'attendis jusqu'au lende- 
main matin. 

Ce n'est qu'à une heure de l'après-midi, 
messieurs les tirailleurs ayant fait la grasse 
matinée, que le convoi fit son entrée à Kaya. 
Et dans quel état, bon Dieu t 

Sur les réclamations réitérées de mon capi- 
taine et vu Ja mauvaise santé du poste, on s'é- 
tait enfin décidé à nous envoyer de la viande 
de boucherie sur pied. 

Or, des onze veaux maigres et efflanqués que 
l'administration avait baptisés bœufs, huit seu- 
lement avaient pu supporter le voyage. 

Éreintés par le transport en jonque, puis 
par la marche dans la montagne, trois de ces 
pauvres bètes, attachées sous les cases du vil- 
lage de Phu-Nhiem et laissées sans eau, sans 
herbe, pendant que les tirailleurs se gavaient, 
étaient mortes le matin même. 

Des cent poulets étiques que l'on nous expé- 
diait, vingt-cinq jonchaient de leurs cadavres 
les quatre grandes cages, et leurs petits corps 
étaient déjà plumés, picores, par leurs compa- 
gnons faméhques. De plus, les sacs de riz étaient 
mouillés pour la plupart et nous trouvâmes 
à moitié vides un tonnelet de tafia et deux ton- 
nelets de vin. 



RAPINE ET GADOUILLE 99 

Cela n'était rien encore. 

Le détachement de la 4« compagnie avait à 
peine formé les faisceaux, que le li-truong 
(maire) et les notables de Phu-Nhiem, accompa- 
gnant le seigneur Bà-Tho, vinrent se proster- 
ner devant moi, dans l'attitude de tout indigène 
qui réclame justice. 

Depuis la veille, les tirailleurs arrêtés dans 
leur village s'y étaient conduits en véritables 
pirates. Poulets, cochons, avaient été égorgés ? 
l'eau-de-vie de riz volée pour faire ripaille, et le 
détachement avait enlevé des cases tous les 
objets de prix, les ceintures brodées, les cré- 
pons, les vêtements de soie, les marmites de 
cuivre, même quelques colliers et bracelets 
d'argent. 

Que de peine j'eus alors à faire restituer tout 
cela ! . 

Ceux qui ne connaissent point la duplicité 
annamite ne peuvent imaginer quelles recher- 
ches il me fallut faire, quelles menaces je dus 
proférer. 

Enfin, tout à peu près est restitué. Je désire 
partir, pour êtreàPhu-Lé le lendemain soir, et 
je commande au sergent venu de La-Han de 
rassembler les cent vingt coolies qu'ilaamenés. 
Que me répond alors cet Annamite, d'un air 



100 UN AN GïIEZ LES MUOXGS 

presque moqueur ? — « Les coolies se sont 
sauvés ! » 

Il sautait si bien aux yeux que c'était lui qui 
venait de les renvoyer, me jetant ainsi dans un 
cruel embarras, pour se venger de la punition 
que je lui avais infligée, que je n'y tins plus. 

Je levai ma cravache sur le drôle, qui prit la 
fuite avec tant de précipitation qu'il dégringola 
Téchelle de la case et tomba sur le terrain, peu 
dur, heureusement pour lui. 

En agissant ainsi, devant les indigènes, je 
venais, certes, de porter une grave atteinte à ma 
dignité ; car, pour conserver son prestige, le 
chef, en Extrême-Orient plus que partout ail- 
leurs, doit garder son sang-froid ; mais quel 
ange de patience aurait pu résister ? 

Mon sergent annamite se frottait encore les 
côtes que déjà, revenu au calme, je songeai 
au moyen de me procurer des coolies. 

Il m'en fallait cent-vingt, et Bà-Tho ne pou- 
vait m'en promettre que cinquante pour le jour 
même, l'éloignement des villages ne permet- 
tant d'en réunir plus que pour le lendemain soir. 

Je résolus donc de me rendre immédiatement 
à La-Han ; là, je retrouverais les coolies partis 
deux heures auparavant, et pourrais les rame- 
ner avec moi. 



RAPINE ET CADOUILLE 101 

Laissant donc à Kaya Jes hommes de ma 
compagnie, je montai à cheval et fis partir en 
avant les tirailleurs délai™*. 

Nous suivions maintenant, sur toutes les 
terres de Bà-Thô, de jolies routes muletières, 
larges de trois mètres, bien débroussaillées à 
droite et à gauche. 

Ou pouvait trotter sur de pareils chemins, 
et jamais je n'ai vu un détachement de tirail- 
leurs marcher aussi bien que les pillards que je 
poussais devant moi. 

Mon boy et trois soldats de Bà-Thô me sui- 
vaient, puis les notables du Phu-Nhiem, rap- 
portant les objets volés. 

Arrivé dans le village, je fis halte; on battit 
le tam-tam pour rappeler la population qui, 
contre son habitude, s'était sauvée à l'approche 
des premiers tirailleurs. 

Le détachement de la 4™^ attendait sur deux 
rangs, au port d'armes, baïonnette au canon, 
et dans l'immobilité la plus absolue. 

Je fis rendre aux habitants ce qui leur avait 
été volé; je donnaiau chef de village lOpiastres 
pour l'indemniser des cochons et poulets man- 
gés par les maraudeurs; enfin, par l'intermé- 
diaire de mon boy qui parlait fort bienlemuong, 
je dis aux montagnards que les Français payent 

6. 



102 UN AN CHEZ LES MUONGS 

toujours ce qu'ils réclament pour leurs besoins, 
et que, si jamais des tirailleurs se conduisaient 
comme ceux de la veille, les Muongs n'avaient 
qu'à se plaindre au premier officier ou au pre- 
mier sous-officier européen qu'ils rencontre- 
raient, pour obtenir justice. 

Faisant alors sortir des rangs trois des Anna- 
mites dans les musettes et les couvre-pieds des- 
quels on avait trouvé le plus d'objets volés, je 
les fis successivement coucher par terre, et, 
maintenus par deux soldats muongs, ils reçu- 
rent d'un troisième vingt coups de rotin sur les 
fesses. 

Le soir, à 9 heures, par un beau clair de 
lune, j'entrai à La-Han. 

Et. pendant toute cette marche dans la mon- 
tagne, pas un seul instant je n'avais craint de 
recevoir d'un de ces hommes que je menais si 
rudement quelque coup de fusil ; je connais- 
sais trop pour cela leur lâcheté et surtout l'as- 
cendant que nous exerçons sur eux. 

Cette peine corporelle que je venais de faire 
infliger, et qui a nom la cadouille, est absolu- 
ment défendue par nos règlements militaires. 

Nos tirailleurs sont traités on citoyens fran- 
çais, mieux même que nos soldats, puisque ra- 



RAPINE ET CADOUILLE 403 

rement on les traduit en conseiJ de guerre. 
Est-ce un bien? j'en doute fort. 

Assurément des excès de brutalité sont à 
craindre; le droit d'infliger une semblable pu- 
nition ne devrait être dévolu qu'aux comman- 
dants de compagnie et aux officiers chefs de 
détachements et l'application devrait en être 
fort rare. 

Mais elle devient légitime dans certains cas 
d'une exceptionnelle gravité, cas qui tombent 
sous le coup du code militaire, mais qui sont si 
fréquents dans nos troupes indigènes que Ja- 
mais on n'en applique les articles. 

Pour la maraude, le vol d'objets confiés à 
à leur garde, le vol commis au préjudice d'un 
camarade^ l'abandon du poste, le sommeil en 
faction, la vente d'effets d'équipement, etc., 
la prison est dérisoire, elle n'offre aux Annami- 
tes que le plaisir d'un doux far niente, surtout 
si l'on considère qu'ils ne subissent, à rencon- 
tre de nos soldats, aucune retenue de solde, 
aucun changement dans leur nourriture. 

Ce qui est certain, c'est que la cadouille est 
dans les mœurs du pays. 

Quand elle est appliquée par ordre des man- 
darins, le coupable, au lieu d'être maintenu par 
deux hommes, est couché sur le ventre, les deux 



104 UN AN CHEZ LES MUONGS 

poings unis et les pieds écartés, attachés à trois 
piquets fichés en terre. 

L'exécuteur des hautes œuvres s'approche 
alors du patient, une mince badine de rotin à 
la main. Il Télève au-dessus de sa tète, lui im- 
prime un petit mouvement gracieux, comme le 
ferait avec son fleuret un maître d'armes, puis 
d'un coup sec, il cingle les fessés du condamné 
qui se zèbrent d'une ligne rouge. A chaque coup 
le cadouilleur se fend en arrière du pied gau- 
che et rassemble ensuite sur le pied droit. Il 
compte les coups, en annamite ou en muong, 
tandis que la partie charnue du cadouillé de- 
vient de plus en plus rouge. Bien vite, le sang 
perle sur la peau du patient qui étouffe ses cris 
de douleur. 

Enfin, on le détache. Les cheveux défaits et 
qu'il rajuste de son mieux, la figure en sueur 
et pleine de terre, il s'approche du chef qui a 
ordonné l'exécution et se prosterne trois fois. 
Puis, si c'est un soldat ou un serviteur, il va se 
laver et revient au milieu de ses camarades 
comme si de rien n'était. 

Quinze coups, vingt coups, constituent déjà 
une rude punition ; si le rotin est bien appliqué, 
on ne peut sans péril aller au delà de cinquante 
coups. 



LE MANQUE DE VIVRES 105 

Le lendemain, au jour, avec cent coolies 
muongs, et sans autre escorte que mes trois sol- 
dats de Bâ-Thô, je reprenais la route de Kaya, 
j'y chargeais mon convoi et rentrais à Phu-Lé. 

Malgré le peu de fatigue cause par ces sor- 
ties, grâce au bon état des routes, j'étais néan- 
moins, dès ma rentrée, atteint d'un accès de 
fièvre. 

Je me boyrrais de quinine et, une fois re- 
posé, mon seul désir était de repartir, de quit- 
ter de nouveau le poste. 

Le temps, en effet, nous paraissait de plus 
en plus long, lorsque notre situation devint 
originale. 

Aucun convoi n'était encore annoncé, et il 
ne nous restait que pour trois jours de riz. En 
acheter dans la région, il ne fallait pas y comp- 
ter, les rizières, remises en culture depuis peu, 
ne produisant que la quantité indispensable à 
l'alimentation des habitants. 

L'évacuation du poste fut donc résolue; le 
capitaine devait rester seul à Phu-Lé avec les 
sergents français et les Muongs: la compagnie 
devait se diriger en deux détachements, l'un 
sur la Rivière Noire, l'autre sur Thanh-Hoa. 

J'étais déjà en route avec cent tirailleurs. 



106 UN AN CHEZ LES MUONGS 

lorsqu*à La-Han j'appris qu'un convoi de vivres 
montait en toute hâte. Je pris deux mille kilo- 
grammes de riz, et les faisant porter à dos 
de coolies, je rentrai vivement à Phu-Lé sauvé 
de la famine. 

Mais ce commencementd'évacuation du poste, 
lorsqu'il fut connu du commandant de la Ré- 
gion, provoqua un ordre qui n'avait rien d'inat- 
tendu. Ma compagnie devait détacher cinquante 
hommes à La-Han, dont le ravitaillement était 
moins difficile, et qui pouvait avoir une gar- 
nison plus forte» 

Désigné pour commander ce détachement, 
avec quelle joie je fis mes préparatifs de départ! 

Au delà du Sui-One, sur la pente opposée 
au poste, nous gravissions la nouvelle route ; 
arrivés au sommet, nous nous retournâmes 
pour voir encore une fois ce mamelon pelé, 
sur lequel venaient de s'écouler cinq mois d'une 
existence n'ayant rien de paradisiaque. 

Aht ce n'était plus alors chez mes tirailleurs 
la triste mine du jour de l'arrivée! 

La figure épanouie, les yeux riants, ils re- 
gardaient leurs anciennes cases, les miradors 
sur lesquels ils avaient monté tant d'heures do 
faction. Les regrets aux camarades laissés là- 
has, les souvenirs tristes àceuxqui, dansle fond 



LE MANQUE DE VIVRES 107 

de la vallée, dormaient au cimetière, tout cela 
était dominé par la joie de quitter ce poste où 
lis avaient- tant souffert, et une phrase joyeuse 
courait sur leurs lèvres : PIiu-Lé het cal fini! 
Phu-Lé! 

Mon bonheur, à moi, était sans mélange ; 
je ne laissai rien derrière moi, et, souhaitant 
meilleure chance à ceux qui restaient, je pi- 
quai des deux, et partis joyeusement au galop 
sur la route de Lang-ké-Taï. 



CHAPITRE X 

LE HIEP-QUAN. LE TIGRE. — FÉTICHISME DES MUONGS. 

LES RATS. — HISTOIRE DE MON BOY 

Le Hiep-Quan m'attendait à Lang-ké-Taï, 
et, comme nous étions en fort bons termes, il 
affecta d'être très peiné de mon départ, et pro- 
fita de l'occasion pour me mendier encore 
quelque chose. 

Ce jeune frère de Bâ-Tho, qui s'était affuble, 
je ne sais trop pourquoi, de ce titre annamite 
de. Hiep-Quan (adjudant), avait seul jeté une 
note gaie sur les longs mois de mon séjour à 
Phu-Lé. 

11 habitaitLang-ké-Taï avec ses deux épouses, 
Tune Annamite, assez bien pour une femme de 
cette race, l'autre Muong, jeune et fort jolie. 

Il avait néanmoins une case à Phu-Lé et se 
tenait presque toujours à notre disposition, nous 
fournissant les coolies, le^ guides, les courriers, 
les matériaux, tout ce dont nous avions be- 
soin. 

Chaque fois qu'il venait au poste, après avoir 



no UN AN CHEZ LES MUONGS 

reçu les ordres du capitaine, il ne manquait ja- 
mais d'entrer chez moi. Nous trafiquions en- 
semble, et, me sachant grand amateur de cein- 
tures de soie, brodées par. les femmes muongs, 
il m'en apportait toujours quelqu'une. 

L'argent luifaisait bien plaisir, car il achetait 
de l'opium avec, mais ce qu'il préférait encore, 
c'était le système des échanges. 

Une boîte de lait concentré, un verre à boire, 
un mouchoir, une paire de chaussettes faisaient 
son bonheur, et rarement il partait sans em- 
porter quelque bibelot. 

Quand je voyais arriver ce grand gaillard de 
vingt ans, toujours bien habillé, les poignets 
entourés de bracelets d'argent et de jade, ma 
première question était de lui demander ce 
qu'il apportait. S'il n'avait rien, je le laissais 
quémander effrontément, sans rien lui donner. 
Il baragouinait un sabir épouvantable, où 
s'embrouillaient le français, l'annamite, le 
muong. Toutefois, il est une phrase qu'il pro- 
nonçait à peu près correctement:! Hiep-Quaa 
vouloir titi ahsinihe (un peu d'absinthe). » 

Il avait une façon si drôle de demander cela 
en souriant et en me regardant bien en face; 
il semblait tellement considérer son absinthe 
comme chose due, que jamais je ne la lui^refu- 



LE HIEP-QUAN 4 H 

sais. Je lui versais des rasades qui eussent fait 
reculer un vieux capitaine de turcos ; lui les 
avalait sans sourciller. 

Une de ses plus grandes joies, il l'éprouva 
le jour où, contre un coupe-tête assez curieux, 
je lui donnai un savon du Louvre et une paire 
de gants. Il faisait froid, à ce moment-là; il mit 
les gants et ne les quitta plus . 

Bien vite, il s'enhardissait, et comme, à 
l'exemple de mon prédécesseur, qu'il amusait 
énormément, je lui laissais prendre une liberté 
compromettante pour ma dignité, ne m'offus- 
quant pas de ses petits coups d'œil d'intelli- 
gence, de ses tapes familières sur l'épaule, il 
me donna un jour à entendre que les lieute- 
nants seuls avaient son estime, et qu'il n'é- 
prouvait pas la même affection pour les capi* 
laines. 

La grande ambition du Hiep-Quan c'était d'a- 
voir un sabre d'officier. Il avait vu celui qui 
avait été donné à Bâ-Maï, et il me demanda 
ua des miens. Je lui fis promettre un fusil 
muong et une peau de tigre en bon état, avec 
dents et griffes. 

Le lendemain, j'avais le fusil, une arme su- 
perbe, longue de 1 mètre 60 centimètres^ à la 
batterie en cuivre, aux armatures d'argent et 



i\2 UN AN CHEZ LES MUONGS 

à la crosse plaquée d'ivoire, avec le cachet de 
Bâ-Tho. 

La crosse de ces armes est minuscule ; pour 
tirer, les Muongs n'épaulent pas^ mais appuient 
la plaque de couche en ivoire ou en os contre 
leur pommette droite. Le recul leur met la 
joue en sang, et tous les montagnards sç servant 
encore de ces fusils sont facilement recon- 
naissables à la cicatrice qu'ils portent à cet 
endroit de la figure. 

Lorsqu'un Muong armé est en marche dans 
la forêt, ce long fusil, posé horizontalement sur 
l'épaule droite, la longue mèche allumée, qu'il 
porte enroulée autour du poignet, lui donnent 
un air fort martial. 

A mon fusil, le Hiep-Quan joignit une arba- 
lète et un carquois rempli de ces flèches em- 
poisonnées, que les montagnards lancent à plus 
de 100 mètres. 

Quant à la peau du tigre, je l'attends encore. 

Il est difficile, dans un pays où abonde le 
tigre, où le soir on l'entend courir dans la 
montagne en poussant son cri : cop t cop ! où 
il nous a dévoré des trams et le pauvre vieux 
qui, la nuit, nous péchait du poisson dans le 
fleuve, il est difficile, chose curieuse, de se 



LE TIGRE 143 

procurer des peaux et surtout des peaux en bon 
état. 

Les indigènes craignent trop ce seigneur de 
la forêt pour aller Fattendre à l'affût. ^ 

C'est dans de solides cages de bambous, à 
l'extrémité desquelles se trouve un cochon ou 
une chèvre, qu'il ne peut d'ailleurs atteindre, 
que le tigre se fait prendre. 

Lorsque la porte s'est refermée derrrière lui, 
lorsque ses efforts sont vains, et que ses ru- 
gissements n'effraient plus personne, les indi- 
gènes se précipitent sur celui qui causait leur 
épouvante, et, dans leur joie, le criblent de 
coups de lance, de coups de sabre, trouant, 
hachant sa belle robe. Les dents, les griffes 
sont ensuite retirées : les premières, pour faire 
des amulettes, qui vous préservent de l'at- 
taque du terrible félin; les secondes, pour être 
raclées et donner une poudre qui guérit de bien 
des maux. 

On ne peut s'imaginer la terreur supersti- 
tieuse qu'inspire le tigre. Dans les villages 
annamites qui peuvent craindre ses attaques, 
de longues affiches rouges, sur lesquelles on 
vante sa force, son courage, sa générosité, 
sont placardées aux portes de l'enceinte, même 
sur les maisons. 



114 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Les Muongs, polythéistes ou plutôt fétî^ 

chistes. adorateurs du Soleil, des Fleuves, des 

Forêts, de toutes les Forces de la nature, es- 

% saient d'ari^êter le tigre au moyen de l'image 

du soleil. 

Lorsque, fuyant des bandes ennemies, ils 
désertent leurs cases élevées où ils se sentent 
à Tabri du félin, et vont camper dans la mon- 
tagne, jamais ils ne manquent de s'entourer 
de ces petits soleils en bambou, mis à l'ex- 
trémité d'un bâton fiché en terre, et devant 
lesquels, frappé de respect, le tigre recu- 
lera. 

Tigre, en annamite, se dit con cop. Con est 
la préfixe qui se trouve devant les noms d'ê- 
tres animés, et cop une syllabe imitant un peu 
le cri du tigre en chasse. 

Plusieurs noms d'animaux sont ainsi des 
onomatopées : Con bô^ le bœuf, con mèo^ le 
chat, con w^wa, le cheval, doiventleur origine à 
l'harmonie imitative. 

Un Annamite, parlant du tigre et sachant 
qu'il n'a rien à en craindre, dira toujours 
con cop. Mais conduisez-le dans la jungle ou 
dans la forêt, qu'il puisse croire qu'un tigre le 
guette, qu'en tout cas il y en a dans la région, 
ce n'est plus con cop, l'animal tigre, qu'il dé- 



LE TIGRE 115 

nommera le sanguinaire carnassier, mais bien 
ôriff cop, le seigneur tigre, quelquefois même 
con ông^ le seigneur, et il appuiera sur le ông 
avec autant de respect que lorsqu'il s'adresse 
à un mandarin. 

Le tigre cependant a peur de l'homme ; il 
faut qu'il soit bien affamé pour se hasarder 
contre lui ; malheureusement, quand il y a 
goûté, il veut sans cesse se repaître de sa 
chair et devient le fléau d'une contrée. Les 
Annamites et les Muongs affirment que le tigre 
distingue très bien l'homme en armes del'homme 
désarmé, et qu'il ne s'en prend pas volontiers 
au premier. Ce qui est certain, c'est qu'il dis- 
tingue très bien l'indigène de l'Européen, et 
qu'il craint celui-ci. Près de Chu, un tigre sai- 
sit, dans une colonne, un tirailleur de l'arrière- 
garde. Un légionnaire retient TAnnamite d'une 
main, et de l'autre, tirant son épée-baïonnette, 
en larde l'animal qui, effrayé, lâche prise. 

Très souvent des tirailleurs en faction ont 
été enlevés par le tigre ; à ma connaissance, 
une.seule sentinelle européenne, un homme du 
2"^* bataillon d'Afrique, a subi le même sort au 
Tonkin. 

D'ailleurs, fût-il armé, l'Annamite est en gé- 
néral tellement glacé d'effroi à la vue du fauve 



I' 



416 UN AN CHEZ LES MUONGS 

qu'il ne songe même pas à user de sa carabine. 
A La-Han, par un clair de lune superbe, un 
tigre vint, une nuit, s'accroupir devant les cases 
du village, attendant que quelqu'un sortît pour 
bondir dessus. A trente mètres de lui, le faction- 
naire annamite, protégé par une porte et une 
barrière infranchissables, n'osa ni tirer, ni 
bouger, ni appeler. Il resta là, plus mort que 
vif, jusqu'à l'heure de la relève, et quand il vit 
approcher son camarade et le caporal de garde, 
il se précipita vers eux, ne leur dit que ce mot: 
Ongcop I et tous trois, affolés, s'enfuirent au 
corps de garde. 

Quand un sergent français accourut, la ca- 
rabine à la main, le fauve avait déguerpi. 

La colère de tous les animaux nuisibles peut 
d'ailleurs être conjurée par des marques de 
vénération et des offrandes. Ainsi croient les 
Muongs ; les Annamites, dont la religion 
n'est qu'un mélange de ces vieilles croyances 
fétichistes, avec des préceptes de Confucius 
et des rites du Bouddhisme, les Annamites à 
leur tour sont convaincus de l'efficacité de ces 
prières adressées à des ennemis qu'anime une 
divinité malfaisante. 

Les rats qui habitaient toutes les cases du 



LES RATS 117 

poste causaient dans la mienne des dégâts 
inouïs. 

Le lin, la soie, la laine, la corne, tout leur 
semblait bon. Ils me mangèrent un peigne sur 
ma table de toilette ; un jour, je retrouvai 
la lame de mon rasoir à l'ouverture d'un trou : 
le manche avait été dévoré. 

On leur tendait des pièges ; moi et mes boys, 
avec des cartouches de tir réduit, nous les 
dégringolions à coups de carabine, lorsqu'ils se 
promenaient sous le toit, mais plus on en tuait, 
plus leur nombre et leur audace semblaient 
croître. 

Un matin, ayant oublié de suspendre mon 
casque au bout d'un mince fil de laiton, qui 
l'isolait du plancher et du toit, je m'aperçus 
avec désespoir qu'il était à moitié rongé. 

J'étais dans une colère facile à comprendre, 
et me répandais en imprécations contre ces af- 
freux rongeurs. Mon petit boy m'écoutait triste- 
ment, en hochant la tête. Bientôt il m'interrom- 
pit : (( Lieutenant, ne parlez pas comme cela; 
rats entendre, eux pas contents; eux tout man- 
ger demain : pantalons, dolmans, tout. » 

Ma fureur était passée, et en riant : 

— Petit sot, lui dis-je, tu crois que les rats 
m'écoutent? 

7. 



118 UN AN CHEZ^LES MUONGS 

— Parfaitement, répondit-il, ils écoutent et 
sont pas contents. 

— Mais, voyons! lui fis-je observer, tu crois 
que les rats comprennent ce que je dis? Com- 
ment veux-tu qu'ils sachent le français? l'anna- 
mite, passe encore! 

Il réfléchit une seconde : 

— Oui, ils comprennent très bien l'annamite, 
mais aussi le français un petit peu. 

Le soir, dans un angle de la véranda, un 
petit autel était dressé. Des baguettes parfumées 
brûlaient lentement; quelques bananes, des 
morceaux de carton argenté et doré, représen- 
tant des barres d'or et d'argent, étaient offerts 
à la divinité pour laquelle on avait écrit une 
courte prière, contre la cloison. 

Le lendemain matin, par extraordinaire, les 
rats n'avaient commis aucun dégât. Mon boy 
arriva tout joyeux : « Lieutenant, c'est fini ; les 
rats, eux contents; j'ai fait une prière à Bouddah; 
ils vont aller manger le casque du capitaine. » 

Ce petit boy, parlant si bien français, je l'a- 
vais recueilli par charité, pendant ma marche 
de Phu-Quang à Phu-Lé. 

A mon entrée dans le village de Tat-Lam, je 
trouvai le sergent de l'avant-garde frappe d'in- 
solation. Étendu dans une case muong, les 



MON BOY 110 

traits décomposés, sans connaissance, le pauvre 
garçon n'était soigné que par un petit Annamite 
en haillons, qui lui avait dégrafé le collet de 
son paletot, débouclé la courroie de son revol- 
ver et, lui répandant de Teau sur la figure, Té- 
vcntait de son mieux. 

Lorsque, grâce à nos soins énergiques, le 
sous-officier fut hors de danger, j'appelai le 
petit bonhomme de seize à dix-sept ans, qui, 
à côté des tirailleurs indifférents ou stupides, 
avait seul fait preuve de présence d'esprit, et 
lui demandai comment, lui Annamite, parlant 
français, ancien boy sans doute, se trouvait au 
milieu des Muongs. 

Au service d'un lieutenant d'abord, me dit-il, 
puis du capitaine d' A..., il l'accompagnait, lors- 
que, allant recevoir la soumission du Kaï-Mao, 
cet officier tomba dans une embuscade, entre 
Tat-Lam et Dien-Leu. 

Pendant que Ton emportait le capitaine frappé 
mortellement, pendant que les Chinois et les 
Muongs bondissaient sur les tirailleurs couchés 
en travers du chemin et, avec des cris féroces, 
décolaient les tètes, qu'ils brandissaient, san- 
glantes, au bout de leurs sabres, le petit boy, lé- 
gèrement atteint, pouvait rester caché dans les 
grandes herbes et, plus mort que vif, attendre 



lîO UN AN CHEZ LES MUONGS 

le départ des pirates, emportant leurs horribles 
trophées. 

Réfugié chez le chef du canton de Tat-Lam, 
il le servait, depuis la guérison de sa blessure, 
attendant une occasion pour rejoindre son vil- 
lage, situe sur les bords de la mer. 

Depuis la prise do Ba-Dinh par les Français, 
son père, petit mandarin militaire, avait dis- 
paru. Avait-il été tué? Errait-il, misérable, n'o- 
sant rentrer chez lui, se cachant des manda- 
rins ralliés à notre cause, vivant encore parmi 
ceux que nous avait aliénés la conduite du gé- 
néral de Courcy, et qui restaient iîdèles au roi 
Ham-Nghi? Tout cela, le pauvre petit malheu- 
reux rignorait; mais sa mère étant morte, bien 
peu de choses l'attachaient à son village, et il 
accepta avec joie de me suivre. 

Blessé au pied par un éclat de bois, il ne pou- 
vait marcher; je le pansai, lui fis construire 
un palanquin avec une couverture, et, deux 
jours après, à La-Han, il échangeait ses hail- 
lons contre des vêtements propres. 

Pendant deux ans, j'eus en lui un petit servi- 
teur intelligent, fidèle^ dévoué, qui un jour me 
sauva la vie; un interprète excellent, et, cer- 
tes, il fit bien mentir ceux qui, n'ayant jamais 
su s'attacher un Annamite, prétendent que 



MON BOY i2i 

tous sont menteurs, voleurs, lâches et incapa- 
bles du moindre sentiment de reconnaissance. 

Le petit Dioc, c'était le nom de mon boy, 
parlait fort bien le muong; il pouvait ainsi me 
servir d'intermédiaire direct avec les guides, 
les partisans qui marchaient avec moi. Sérieux 
avantage, car les chefs muongs seuls parlent 
l'annamite; il est impossible de faire interroger 
le commun des montagnards en cette langue 
par les interprètes habituels des officiers, ces 
gradés indigènes qui baragouinent quatre mots 
de français. 

Mon interprète à moi ne se servait pas de 
leur horrible sabir ; bien vite, grâce à des le- 
çons qui étaient un de mes plaisirs les plus 
grands, il fit de rapides progrès. 

Partout il m'accompagna, et en Annam, et 
sur le haut Fleuve Rouge, en colonne, pendant 
des mois; il oubliait son petit village do pé- 
cheurs, suivant ma bonne et ma mauvaise for- 
tune, heureux seulement de me servir. 

Mais quand il s'agit d'embarquer pour la 
France, quand, en baie d'Halong, nous appro- 
châmes de cet immense transport, immobile au 
milieu du cirque des rochers, et qui chauffait 
déjà, un remords me prit. 

Il avait l'air si triste, mon petit boyl il re- 



1Î2 UN AN CHEZ LES MUONGS 

grettait tant son sol natal, que j'eus peur de ma 
responsabilité: je me demandais si réellement, 
malgré son attachement pour moi, la place 
dece pauvre petit être était bien dans notre 
froid et brumeux Paris. 

Grimper avec moi dans la montagne au mi- 
lieu des rochers et des bambous, galoper sur 
les routes mandarines, sous un soleil de feu, 
alors que les chevaux, apercevant de loin un 
village ou une pagode entourée de verdure, 
prennent une allure endiablée, c'était sa joie, 
c'était son rôle. 

Mais patauger dans la boue de nos rues; 
sortir sous la neige, comment supporterait-il ces 
changements si durs, si tristes pour lui? Je le 
voyais, tout l'hiver, grelottant auprès du feu, 
malade peut-être : je lui conseillai donc moi- 
même de rester. 

Et, tandis que tout le monde à bord était au 
poste d'appareillage, accoudé sur la lisse, je 
regardais s'éloigner la chaloupe des Messageries 
fluviales, qui ramenait vers Haï-Phong le petit 
Dioc, allant rejoindre son village, sa case en 
bambou, sa cour au sol bien battu, plantée d'a- 
réquiers et tout ensoleillée. 



CHAPITRE X[ 

LA-HAN. A LA POURSUITE DE TUYET 

La-Han, ce n'était pas encore le boulevard 
Montmartre, ni mêmelaruePaul-Bert d'Hanoï; 
mais, en comparaison do Phu-Lé, quel progrès! 

Poste plus vaste, cases mieux construites, 
promenades dans les environs possibles, pré- 
sence de trafiquants annamites venus du Thanh- 
Hoa, enfin voisinage de Bâ-Maï, tout cela don- 
nait pour moi à La-Han un riant aspect, plein 
de vie, qui contrastait singulièrement avec la 
solitude sauvage d'où nous sortions. 

J'étais à peine installé qu'une grave nouvelle 
arriva. 

Le prince Tuyet était signalé comme devant 
passer dans les environs. 

Ton That Tuyet avait été l'âme de la résis- 
tance, pendant la campagne do 1883-86, cette 
malheureuse campagne contre les Annamites, 
qualifiées d'expéditionaprèscoup»parM. Jules 
Ferry et provoquée, ajoute-t-il, par « un homme 
« de guerre qui n'était point, hélas ! un diplo- 



124 UN AN CHEZ LES MUONGS 

€ mate, et qui, ne trouvant plus de Chinois à 
« "combattre, imagina cette marche sur Hué, si 
« désastreuse par ses suites, car elle devait 
« mettre tout l'Annam en feu et infliger aux 
€ soldats de la France un an de guerre et d'é- 
« preuves de plus. » 

Vaincu, errant sur les frontières du Tonkin 
et deTAnnam, Tuyet n'eu était pas moins tou- 
jours dangereux. 

Il agissait encore, en effet, au nom du jeune 
roi Ham-Nghi, qiie Ton venait à peine de nous 
livrer dans le Quang-Binh, et les bandes du 
Doc-Tich, qui devait bientôt faire sa soumis- 
sion, opéraient en partie d'après ses ordres. 

Prendre Tuyet était donc alors chose fort 
importante. 

Malheureusement, on avait Phabitude de le 
signaler un peu partout. Un jour, il se trouvait 
dans la province de Cao-Bang, au nord du Ton- 
kin; le lendemain, on l'avait aperçu au sud de 
l'Annam ; le troisième jour, c'est vers la bai^ 
d'Halong qu'on avait vu ses traces; conclusion : 
les gens clairvoyants ne se dérangeaient plus, 
considérant l'annonce de l'arrivée de Tuyet, ce 
rebelle fantôme, comme une mauvaise plai- 
santerie. 

Cette fois, l'ancien ministre de la guerre 



^^. 



LA-HAN. - A LA POURSUITE DE TUYET 125 

avait dû quitter le nord du Tonkin, faire un 
crochet dans le Yunnan, de là, évitant nos 
postes, il cherchait à gagner TAnnampar Tan- 
cienne Route du Roi. 

Cette Route du Roi réunit les forts que les 
Annamites ont construits dans le Laos, et qui 
gardaient l'ancienne frontière. Partant de Dien- 
Bien-Phu, au sud de la haute Rivière Noire, 
place que les mandarins ont occupée jadis par 
une garnison, la route suit les hauts plateaux 
de la rive droite duSong-Ma, coupe les affluents 
de ce fleuve, puis, gagnant au Sud le bassin du 
Song-Ca, grimpe sur le plateau du Tranh-Ninh 
et parcourt le faîte de la chaîne côtière, pour 
tomber ensuite dans la plaine et arriver à Hué. 

Par endroits, complètement envahie par la 
végétation, elle présente encore de longues sec- 
tions très praticables, que quelques-unes de 
nos reconnaissances avaient pu signaler. 

Tuyet, en suivant cette voie que nous con- 
naissions imparfaitement, devait donc laisser 
tous nos postes sur sa gauche. Son escorte, di- 
sait Tordre que nous avions reçu, se composait 
de quatre-vingts Chinois; il s'agissait de lui 
barrer la route, en s'y établissant immédiate- 
ment. 

De Phu-Lé, au nord, jusqu'aux postes du 



«6 UN A^ CHEZ LES MUONGS 

Quang-Tri et du Quang-Duc (province de Hué), 
au sud, des détachements se dirigèrent donc 
vers la Route du Roi. 

C'était la première alerte donnée à notre 
poste par Tuyet ; je n'étais pas encore blasé 
sur ce genre d'émotions, et c'est avec la plus 
grande joie, étant le seul officier disponible à 
La-Han, que je partis à la tète de 80 tirailleurs 
et de trente partisans, que Bà-Maï commandait 
en personne. 

Le lendemain, j'étais surleSong-Lô, affluent 
de droite du Song-Ma. 

Nous allions entrer dans un pays désert, sans 
routes, sans abris, aux villages brûlés par les 
bandes pillardes, où Ton ne pouvait compter 
sur le moindre approvisionnement. 

Pendant trois jours, nous remontons le cours 
du Song-Lô. 

Les eaux sont basses ; la rivière n'occupe 
qu'une minime partie de son lit, et c'est au rai- 
lieu des galets, du sable fin et des flaques d'eau 
que nous avançons lentement, les Annamites, 
même les Muongs, se fatiguant vite à marcher 
sur ces cailloux roulés et arrondis par tant 
d'inondations. 

Parfois, un gué difficile se présente : il faut 
l'éviter. On s'engage alors au milieu de la vé- 



LA-HAN. - A LA POURSUITE DE TUYET 127 

gétation luxuriante des rives, et c'est dans ce 
fourré qu'il s'agit de trouver sa route. 

Mais les soldats de Bâ-Maï ont vite fait de 
frayer un chemin. Leurs fusils les embarrassent- 
ils, un des hommes en prend quatre sur ses 
épaules, et ses camarades, les mains libres, dé- 
gainant leurs grands coupe-coupe, taillent à 
droite et à gauche. Lianes, branches, hautes 
fougères volent sous leurs coups précipités, 
et, derrière eux, s'avance la longue file des 
tirailleurs et des coolies. 

On ne fait que peu de chemin dans une pa- 
reille marche : vingt-cinq kilomètres au plus du 
matin au soir. Parti au petit jour, je m'arrête 
vers dix ou onze heures ; on déjeune, on se re- 
pose un peu, et, à une heure, on se remet en 
route. 

Le soir, lorsque la nuit s'annonce, je cher- 
che un endroit convenable pour notre bivouac. 
Le terrain est rapidement déblayé ; en un in- 
stant, ma petite case et celle de Bâ-Maï s'élè- 
vent sur le bord de la rivière. Les tirailleurs, 
les coolies s'installent sous de grands abris re- 
couverts de feuilles de bananiers ou delataniers 
et bientôt nombre de feux se reflètent dans les 
eaux du Song-Lô. 

Le repas est vite prêt et vite mangé, mes 



128 UN AN CHEZ LES MU0N6S 

hommes n'ayant que du riz pour toute nourri- 
ture ; ils en gardent une boule, roulée dans une 
feuille, pour le lendemain matin ;* ils se couchent 
aussitôt, éreintés par cette marche de dix ou 
onze heures. 

Bâ-Maï, entouré de ses serviteurs, prolonge 
ui^ peu plus le repas, ayant emporté de nom- 
breuses provisions. Il vient ensuite prendre le 
café avec moi et mes sergents, et nous causons 
encore, pendant que tout le monde dort, sauf 
ses partisans, placés en petit poste, et les tirail- 
leurs de faction, veillant sur la ligne des fais- 
ceaux et sur les sacs de riz rangés à côté. 

Le cinquième j(»ur, au soir, une reconnais- 
sance envoyée sur ma droite vient me rejoin- 
dre. Ce sont des hommes de Bâ-Maï et cinq sol- 
dats de Bâ-Tho, détachés d'un petit poste. Ils 
ont fait près de 150 kilomètres en trois jours, 
et me rendent compte qu'à Muong-Mô tout est 
brûlé; les habitants sont réfugiés dans la mon- 
tagne, et l'on avait fait erreur, en me désignant 
ce point comme un des lieux d'approvisionne- 
ment probable de Tuyet. 

La vallée du Song-Lô prend une direction 
toute contraire à celle indiquée sur la mau- 
vaise carte, établie par renseignements, que je 
possède ; je dois donc en sortir, m'engager au 



LA-HAN. — A LA POURSUITE DE TUTET 129 

milieu des montagnes, poussant toujours droit 
au sud-ouest, pour rejoindre la Route du 
Roi. 

Enfin, nous prenons pied sur un grand pla- 
teau en pente douce, jadis cultivé. On retrouve 
des traces de sentiers; par endroits, des aré- 
quiers indiquent l'emplacement d'anciens vil- 
lages, et, d'après Bâ-Maï, nous devons bientôt 
arriver à Muong-Dahn, où peut-être on trou- 
vera des habitants. 

Mais, comme tout le reste du pays, Muong- 
Dahn est brûlé; les bandes chinoises ont passé 
là, y laissant la mort et la désolation. 

Sept jours après mon départ, j'arrive sur le 
bord d'une large rivière coulant vers le sud. 
C'est le Song-Kao, me disent les Muongs de 
Bâ-Thô ; la Route du Roi est au delà. 

Nous trouvons un gué, et sur la rive droite, 
courant à flanc de coteau, je découvre enfin la 
route cherchée . 

C'est un large sentier, très praticable en cet 
endroit; le terrain battu, n'offrant pas un brin 
d'herbe, indique de nombreux passages; des 
branches fraîchement coupées montrent que, 
il y a deux ou trois jours à peine, d'autres hom- 
mes ont dû venir là, avant nous. 
Un peu plus loin^ sur le bord d'un ruisseau, 



130 UN AN CHEZ LES MUONGS 

c'est un bivouac chinois, qui n'a pas quinze 
jours de date ; ils devaient être une trentaine, 
d'après la dimension du lit do camp ; les restes 
d'abris, placés à côté, les traces nombreuses de 
feux, prouvent qu'ils étaient suivis de nombreux 
coolies. 

Mais Tuyet est-il passé? Va-t-il venir? 

Les arbres de la forêt, les rochers sont muets 
pour nous, et, dans ce désert, quel renseigne- 
ment obtenir? 

J'avais encore huit jours de riz pour mes 
170 soldats et coolies, et je résolus d'attendre 
dans une bonne position. Me couvrant au nord 
par un petit poste de 10 tirailleurs et de 10 par- 
tisans, sous le commandement d'un sergent 
français, je fis surveiller tous les environs par 
des hommes de Bâ-Maï, promettant quatre 
piastres à celui qui pourrait arrêter un individu 
quelconque et me le conduire. 

Après soixante heures d'attente, qui furent 
aussi soixante heures de repos, je finis par me 
dire que Tuyet se moquait de moi. 

En mars, paraît-il, cette route avait été suivie 
par lui; mais était-ce une raison pour qu'il la 
prît de nouveau? 

Ce que j'ignorais alors, c'est qu*au moment 
même un demi-bataillon siamois occupait Dien- 



LA-HAN. - A LA POURSUITE DE TUYET 131 

Bien-Phu et qu'il était peu probable que ces 
troupes régulières eussent laissé passer libre- 
ment Tuyet et son escorte. 

Rentrer àLa-Han parles chemins déjà suivis 
ne me souriait guère; je préférai allonger un 
peu ma route, mais gagner une région habitée 
et pourvue d'autres sentiers que le cours des 
rivières. 

Obliquant vers le sud-est, j'arrive sur le Song- 
Pit, le Song-Am des Annamites; je le descends 
pour atteindre Chieng-Van, résidence de Quan- 
Boum, petit chef muong, ennemi de Bâ-Maï, 
qui souvent [venait pirater dans le canton de 
Dien-Leu. 

Deux jours de marche me séparaient encore 
de Chieng-Van, et nous suivions un sentier pra- 
ticable, lorsque plusieurs hommes de l'avant- 
garde s'arrêtent, les pieds en sang, et me mon- 
trent de petits piquets de bambou qu'ils se 
sont arrachés des chairs et qui viennent de les 
blesser. 

Le chemin est rempli de ces dangereux 
morceaux de bois, longs de dix centimètres, 
enfoncés à moitié dans le sol, et présentant, 
sous rherbe, leur bout pointu en forme d'ha- 
meçon. Une corvée de cinq ou six hommes, 
dont on aperçoit les feux éteints, est venue, la 



132 UN AN CHEZ LES MUONGS 

nuit précédente, en parsemer le chemin que je 
dois suivre. 

A chaque instant, malgré leurs précautions, 
de nouveaux hommes sont blessés, et je dois 
m' arrêter, mettre pied à terre pour les panser 
rapidement à l'eau phéniquée; car la piqûre du 
bambou vert est toujours fort vénéneuse. 

Les misérables qui sèment ainsi mon chemin 
d'obstacles échappent à mes éclaireurs, et, le 
lendemain encore, à deux kilomètres de mon 
bivouac, les petits piquets reparaissent. 

J'arrive alors devant deux fortins, tenant le 
passage de la vallée, que Quan-Boum occupe 
avec ses hommes. 

Bâ-Maï, avec ses partisans et un détache- 
ment de vingt tirailleurs, fait un long détour 
par les montagnes, s'établit entre les fortins et 
Chieng-Van, gardant tous les chemins,'et moi, 
m' avançant, je fais dire à Quan-Boum de venir 
sans délai à ma rencontre. 

Trois fois il me faut lui réitérer cet ordre, et 
ce n'est qu'en se voyant cerné, sachant bien que 
de la position que j'ai prise je le délogerai ra- 
pidement de ses bicoques, avec quelques feux 
de salve, ce n'est qu'alors qu'il se décide à 
sortir. 

Il se jette devant moi, le front contre terre; 



LA-HAN. — A LA POURSUITE DE TUYET 433 

il m'assure que, s'il a cherché à entraver ma 
marche, c'est que ma troupe lui avait été si- 
gnalée comme une bande chinoise. 

Peu satisfait de cette réponse, je l'avertis 
qu'il doit s'estimer bien heureux de ne pas 
être fusillé séance tenante; mais je le fais 
mettre au carcan. 

Nous passons la nuit dans les postes muongs; 
le lendemain, de bonne heure , j'arrive à 
Chieng-Van. 

Le village est fort riche ; de grandes rizières 
l'entourent; le bambou, le teck, le chêne des 
forêts voisines sont exploités, et transportés à 
Thanh-Hoa. par le Song-Am et le Song-Chu. 

La superbe cannelle royale est un des pro- 
duits du pays. 

Les vivres commençaient à nous manquer; 
nous n'avions plus que deux jours de riz. Mes 
sergents et moi, depuis trois jours, avions 
dévoré notre dernier morceau de pain, notre 
dernière boîte de conserve, notre dernier pou- 
let. 

Aussi, avec quelle joie je fais tuer cochons 
et poulets, et même abattre un bœuf pour tous 
mes hommes 1 

Après vingt-quatre heures de repos, franchis- 
sant de nouvelles montagnes, je remontai vers 



134 UN AN CHEZ LES MUONGS 

le nord et tombai bientôt dans la plaine de 
Dien-Leu. 

Dix-huit jours après mon départ, nous ren- 
trions à La-Han, ramenant pour tout trophée 
le Quan-Boum, que Ton envoya à la disposi- 
tion du résident de Thanh-Hoa. 

Ce petit chef muong, — qui, outre le méfait 
dont j'avais à me plaindre, était accusé de vol 
de buffles et de l'incendie de quelques cases, — 
c'était, on en conviendra, une maigre capture, 
pour quelqu'un parti à la poursuite d'un ancien 
ministre, d'un régent d'Empire, qui, pendant un 
an, avait lutté contre les 30.000 Européens et 
les 15.000 Annamites de l'armée française! 

Le malheur est que personne n'avait eu plus 
de chance; Tuyet était encore une fois insaisis- 
sable, et, du nord au sud, tous les chefs de co- 
lonnes rentraient dans, leurs garnisons, érein- 
tés comme moi, comme moij n'ayant rien vu. 



CHAPITRE XII 

l'hiver a LA-HAN. — FRATERNITÉ DES MONTAGNARDS. 
UN MARIAGE MUONG 

L'hiver se continuait froid et humide, humide 
surtout, ressemblant bien plus à l'hiver de la 
plaine qu'au froid sec delà montagne, que nous 
commencions à ressentir à Phu-Lé. 

Les pluies étaient venues, non ces chaudes 
ondées de juillet et d'août, mais un petit crachin 
glacé, pénétrant, une sorte de brouillard épais, 
qui tombe pendant de longues après-midi, voile 
le soleil, dont on aperçoit cependant les lueurs 
blafardes, et détrempe le terrain glaiseux, le 
transformant en une mare de boue.. 

Plus que jamais, j'étais seul. 

Ma mauvaise étoile me refuserait donc tou- 
jours un compagnon agréable, dans un poste 1 
A mon retour de la colonne, je n'avais plus 
retrouvé mon camarade, le sous-lieutenant de la 
compagnie occupant La-Han avec mon détache- 
ment. Très fatigué, anémié et impaludé, il ve- 
nait de descendre à l'hôpital. 



136 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Le service était nul; il me fallait donc pren- 
dre ma situation avec philosophie, chercher 
quelque occupation; mais que faire, pendant ces 
journées d'hiver, qui rappellent nos vilains 
jours d'octobre? 

A l'abri, sous la véranda de ma case, jolie 
construction toute neuve, qui s'élevait à un angle 
du camp, je m'étendais sur ma chaise longue, 
lisais et relisais quelque volume, ou bien encore 
dévorais, depuis le « premier Paris » jusqu'au 
dernier « fait divers », les journaux apportés 
par un courrier récent. 

Tout est voilé. Les hautes collines de la rive 
gauche s'estompent à peine; un long brouil- 
lard s'étend, au sud, sur la plaine et, à l'ouest, 
sur les montagnes que je viens de parcourir 
pendant dix-huit jours. 

Devant moi la cour est toujours unie et dé- 
serte. 

L'eau ruisselle des paillotes, les aréquiers 
semblent se lamenter : nul mouvement; seul, le 
peloton de punition pivote, au milieu de laboue, 
sous la surveillance d'un sergent indigène. 

Tous les trois ou quatre jours, une longue et 
maigre silhouette apparaît au loin : c'est le ca- 
pitaine, commandant le poste, qui, vêtu d'un 



L'HIVER A LA-HAN 137 

ulster gris et tremblant la fièvre, se hasarde 
hors de chez lui. 

S'il pleut trop fort, les tirailleurs, dans les 
cases, assistent à la théorie; si le temps le per- 
met, ils travaillent aux abatis dont on entoure 
le poste ; car nous nous fortifions comme si un 
corps d'armée allemand allait nous attaquer. 

Vers cinq heures, les hommes rentrent de 
la corvée, le coupe-coupe à la main ou la 
pioche sur l'épaule. 

Derrière les baraques on entend deux ou 
trois commandements, les noies aigres d'un 
clairon enroué sonnant une marche : c'est la 
garde qui défile, et bientôt les sentinelles de 
nuit sont placées autour du camp. 

Les cases se vident peu à peu. Par groupes, 
les tirailleurs se rendent au village et vont 
prendre leur repas ; quelques-uns s'installent 
sous les vérandas et mangent le dîner, que 
les femmes apportent sur de larges plateaux 
surchargés de soucoupes remplies de poisson, 
de cochon, de poulet coupé menu, ou de pyra- 
mides blanches de riz. 

Pour moi, j'interromps ma lecture, je 
chausse de gros sabots remph's de paille, 
j'endosse ma pèlerine, dont je rî^bats le capu- 

8. 



138 UN AN CHEZ LES MUONGS 

chon, et, traversant la cour, j'arrive à la cui- 
sine. 

Mon cuisinier, un petit tirailleur de i'« classe, 
écoute avec la plus grande attention tout ce 
que j'essaie de lui expliquer ; il cherche à 
pénétrer les secrets du grand art, dont j'ai puisé 
moi-même les principes dans la Cuisinière 
bourgeoise^ ''ce manuel que l'on est appelé ^ 
consulter plus souvent que le service des pla- 
ces, dans les postes du Tonkin. 

Souvent je vois arriver Bâ-Maï, dont les 
visites sont toujours une distraction. 

Nous sommes devenus grands amis, depuis 
la colonne faite le mois précédent, et Dioc, 
mon petit boy, nous sert d'interprète, au cours 
de longs entretiens. 

Je fais raconter au chef muong ses expédi- 
tions ; je le questionne sur le Kaï-Mao, sur 
les Chinois, sur les Annamites qu'il a combat^ 
tus. 

En ce qui nous concerne, nous autres Fran- 
çais, je m'aperçois vite que Bâ-Maï nous 
craint plus qu'il ne nous aime ; comme tous 
les montagnards, s'il s'accommode facilement 
de notre domination, c'est que nous sommes 
les plus forts et, surtout, les plus débonnaires 
des ennemis. 



L'HIVER A LA-HAN 139 

Et cependant, combien ils sont loin de soup- 
çonner notre force ! 

Quand je dis à Bâ-Maï : les deux compa- 
gnies d'Infanterie de Marine et la section 
d'Artillerie de Thanh-Hoa, les compagnies de 
la Légion, qu'il a pu voir à Phu-Lé, à Maï-Chau 
et sur la Rivière Noii'e, même l'ensemble des 
troupes françaises qui occupent le Tonkin et 
l'Annam, tout cela ne représente qu'une in- 
fime partie de notre armée, Bâ-Maï a peine à 
me croire. 

Mais Dioc lui montre des gravures repré- 
sentant des cuirassiers, des dragons, de l'ar- 
tillerie à cheval ; Bâ-Maï alors est transporté 
d'admiration. 

Toutefois quel mépris pour les Annamites, 
même pour ceux que nous avons armés, disci- 
plinés, instruits! 

«Les Chinois ne sont pashabiles, m'avoua un 
jour Bâ-Maï. Pourquoi toujours vous attendre 
dans les forts? Vous les délogez de loin avec 
vos fusils, et ils ne vous tuent jamais que peu 
de monde. Ils savent bien cependant qu'il n'y a 
que des tirailleurs marchant dans la montagne, 
rarement dos soldats français. Pourquoi, avec 
quelques bons tireurs seulement, ne pas atten- 



440 UN AN CHEZ LES MUONGS 

dro les colonnes aux passages difficiles, et là 
tuer les officiers et les sergents ? » 

Et Bâ-Maïme rappelle certains endroits du 
chemin que nous avions suivi ensemble, des 
endroits où, pour passer sur le rocher, j'étais 
obligé de marcher pieds nus et de m'avancer 
lentement, aidé au besoin par un Muong. 

Il me demande alors, dans le cas oii des hom- 
mes adroits, embusqués à quelque distance, 
nous eussent touchés, mes sergents et moi, ce 
qu'auraient fait les linhs (les soldats annami- 
tes), en nous voyant rouler dans le précipice. 

Et comme je réponds qu'il y a de bons ser- 
gents indigènes, aptes à maintenir Tordre et à 
ramener la troupe, Bâ-Maï hoche la tête d'un 
air incrédule. 

J'essayais do le dissuader, tout en réfléchis- 
sant qu'un tel adversaire, à qui étaient bien 
connues la faiblesse de nos tirailleurs, nos ha- 
bitudes, notre façon de marcher, de nous garder, 
de combattre, pourrait être bien dangereux, si 
par malheur il venait à se tourner contre nous. 

Mais une telle hypothèse était-elle à envisa- 
ger? Je n'y songeai même pas, tant il parais- 
sait dévoué, empressé à satisfaire nos désirs, 
sensible aux attentions que Ton avait pour 
lui, et reconnaissant de la moindre bonté! 



FRATERNITÉ DES MONTAGNARDS 141 

Parfois, je me rendais au village, et, assis 
dans la case du chef de canton, je passais avec 
Bâ-Maï des après-midi entières. 

Habitués à me voir, les enfants n'interrom- 
paient pas leurs jeux; les femmes, dans la 
case, continuaient à se livrer aux soins du mé- 
nage, tissant le lin ou la soie, confectionnant 
des habits, cousant des couvertures, ou bien, 
au dehors, dans des auges de bois, pilant le 
riz, qu'une fois décortiqué elles feront cuire à 
la vapeur dans des tubes de bambou, placés 
au-dessus des marmites d'eau bouillante. 

Souvent, j'enviai le bonheur de ces gens, 
leur vie paisible, l'harmonie touchante qui 
règne entre eux. 

Deux familles alliées habitaient la case du 
chef de canton; le bâtiment voisin était occupé 
par trois ménages vivant dans la plus parfaite 
amitié. 

Le matin, dès le jour, les hommes partaient 
aux champs, avec leurs buffles, sur le dos des- 
quels étaient placées la charrue ou la herse 
légère en bois et en bambou. Vers onze heures, 
ils rentraient à la case, déjeunaient, puis res- 
taient longtemps à causer. Souvent l'un, d'eux 
prenait la mandoline au manche allongé, à la 
boîte recouverte d'une peau tendue, et, sous ses 



1 »2 UN AN CHEZ LES MUONGS 

doigts, faisant vibrer les cordes, en tirait des 
airs lents et plaintifs. 

Assis en cercle, devant les petites tables bas- 
ses qui venaient de servir au repas, ses compa- 
gnons Técoutaient en silence, se passant de 
main en main la grossière pipe de bambou à 
moitié remplie d*eau. 

Vers deux heures, chacun se levait, les uns 
allant continuer le labour, les autres couper 
des branches dans la forêt; les femmes, re- 
prenant leurs travaux^ jetaient du grain aux 
. poulets, portaient à manger aux cochons et aux 
truies, qui, suivies de leurs petits, couraient 
entre les cases; ou bien, elles accompagnaient 
les hommes aux champs, ou enfin, allaient, non 
loin de là, chercher les charges de bois sec qui 
devaient entretenir le feu. 

Parfois, et sans que personne y trouve à re- 
dire, les hommes prenaient leur filet ou leur 
arbalète, et, isolément, se rendaient à la pêche 
ou à la chasse, remettant au lendemain le labeur 
commencé. 

Jamais une discussion, jamais Tombre d'un 
dissentiment, au milieu de cette existence heu- 
reuse. 

Adorant leurs enfants, pleins de respect et 
d'obéissance pour leurs vieux parents, cçs bra- 



FRATERNITÉ DES MONTAGNARDS 143 

ves montagnards vivent sans la crainte du 
lendemain, sans souci de l'avenir. 

La fraternité la plus complète les unit. Faut- 
il bâtir une maison, tout le village contribue 
à la construire, et, une fois terminée, un repas 
un peu plus copieux que de coutume est Tuni- 
que salaire offert aux aides généreux. 

En cas de disette, les riches aident les pau- 
vres, et, si tous se trouvent réduits à la même 
misère, les réserves de riz et de maïs du seigneur 
sont employées jusqu'à épuisement complet. 

Ces instincts de confraternité, d'accord pour 
la vie, semblent innés, jusque chez les enfants. 

Jamais il ne m'arriva de donner à un de ces 
adorables moutards, qui courent tout nus dans 
les cases, une friandise quelconque, ou simple- 
ment un morceau de pain, de ce pain qu'ils 
dévorent comme du gâteau, sans qu'immédia- 
tement il ne cherchât un petit camarade pour 
partager avec lui. 

Ah! certes, nos doctrines du struggle for 
life n'ont pas encore pénétré au pays muong, 
et je me demandais quelle somme de bonheur 
leur apporterait notre civilisation raffinée. 

Par une de ces journées passées avec mes 
nouveaux amis^ je vis entrer, dans la case du 



U4 UN AN CHEZ LES MUONGS 

chef de canton, deux hbmnîes, suivis d'un jeune 
garçon portant un plateau chargé de bétel, de 
boulettes de riz cuit, roulées dans des feuilles, 
et de poisson de rivière. 

Ils présentèrent ce lay au chef de canton et 
causèrent longuement aveccedernier. « Ce sont, 
me dit Dioc, les parents d'un jeune homme qui 
viennent pour lui demander en mariage sa 
fille. 

« Une fois déjà ils se sont présentés, n'ap- 
portant que l'arec et les feuilles de bétel endui- 
tes de chaux; mais, en ce moment, ils font leurs 
ouvertures. » 

En effet, après leur départ, le vieux notable 
appela sa fille, et lui fît part delà demande dont 
elle venait d'être l'objet. 

Celle-ci ne prononça que quelques paroles 
d'acquiescement à. cette union, et retourna à 
son métier, abandonné un instant. 

Fort intéressé par ces préliminaires, je me 
promis de suivre dans leurs détails toutes les 
démai^ches exigées par la coutume, et recom- 
mandai bien à mon boy de m'en avertir. 

Deux jours après, les parents du jeune homme, 
me dit-il sont revenus, ils ont apporté un nou- 
veau lay, des poulets et des œufs, et:le chef 
de canton demande 25 piastres (100 francs). pou? 



^ 



.,i 




FEMME ANNAMITE DU HIEP-QUAN 

HABILLÉE A LA MODE MUONG 



i 



UN MARIAGE MUONG 445 

donner sa fille en mariage. Je lui ai dit que 
vous désiriez assister au repas. Cela ne Ta nul- 
lement effrayé : il en sera au contraire très 
heureux. 

Au jour solennel, qui ne tarda guère, lorsque 
j'entrai dans la case, le futur, ayant cette fois 
suivi ses parents, venait d'arriver. 

C'était un vigoureux garçon de vingt-deux k 
vingt-trois ans, coifié d'un turban tout neuf, 
avec des anneaux d'argent autour des poignets. 
Ses parents^ et l'amî qui, dans les visites anté- 
rieures, accompagna le père, avaient égale- 
ment revêtu leurs habits les plus neufs. 

La jeune fille était assise à côté de son futur 
époux ; tous deux devaient manger à la même 
table, boire avec des chalumeaux Teau- de-vie 
dans la même jarre. 

L'ami qui avait entamé les pourparlers par- 
tagea en deux un poulet et un œuf cuits à l'eau, 
les offrit, une moitié à chacun des jeunes époux, 
leur souhaita toutes sortes de félicités, puis, le 
repas commença. 

Assis autour de petites tables rondes, hautes 
de cinquante centimètres environ, et que nous 
autres, Européens, prendrions pour des tabou- 
rets fort bas, les deux familles, les hommes d'un 
côté, les femmes de l'autre, mangeaient le pou- 



146 UxN AN CHEZ LES MUONGS 

let, le cochon, les œufs, le poisson, la salade, 
en buvant le thé et Teau-de-vie de riz. 

Le père du futur était un notable de Co-Lung, 
comme celui de la future, un notable de La- 
Han; le mariage avait lieu ici entre gens de 
même condition. 

Les filles de notables néanmoins s'allient sou- 
ventàdes gensdupeuple; mais les filles nobles, 
qui ne sont astreintes à aucune corvée, à aucun 
travail grossier, choisissent rarement pour 
époux un notable ou un simple montagnard. 
En ce cas, elles perdent tous leurs privilèges, 
et, pour indemniser leur famille de la faible 
somme donnée par le futur, elles doivent payer 
une amende considérable. 

Dans le mariage auquel j'assistais, la fille 
apportait en dot plusieurs ceintures de soie, 
son collier d'argent, une couverture brodée de 
gros dessins bleus et une grande moustiquaire 
noire. 

Je joignis à ce petit trousseau un joli petit 
fichu, que j'avais retrouvé au fond demamalle, 
et je fis remettre au futur une poire remplie de 
poudre de chasse . 

Avant de se retirer, les deuxjeunes époux se 
levèrent, vinrent se prosterner par trois fois 
devant le chef de canton et sa femme, me firent 



UN MARIAGE MUONG 147 

leurs lays (car lay signifie marque de respect, 
salutations, et c'est par extension que Ton dé- 
signe ainsi tout cadeau accompagnant une 
démarche polie) ; puis les deux familles se diri- 
gèrent vers Co-Lung, où, le soir,. avant la sépa- 
ration des parents, devait avoir lieu un second 
repas. 

Je rentrai au poster, regrettant un peu, comme 
un acte sacrilège, le don de ce fichu à une jeu- 
ne femme de mœurs si simples, si pures, mais 
riant tout de même de la destination inattendue 
qu'il venait de recevoir : un cadeau de noce» 
et chez les Muongs, encore !... 



CHAPITRE XIII 

LA CHASSE AU CERF. — UN ENTERREMENT. LE CULTE 

DES MORTS. DÉPART 

Dans le courant de février, les pluies avaient 
cessé. Un temps superbe permettait de longues 
excursions ; Bâ-Maï me pria d'assister à une 
chasse. 

Le matin, de bonne heure, nous partons, 
Bà-Maï et moi, portés chacun dans un palan- 
quin, mode de transport que je préfère encore 
au cheval. 

Ma selle, en effet, a été perdue au retour de 
ma reconnaissance sur Phu-Than, le radeau où 
elle se trouvait s'étant brisé au passage d'un 
rapide. 

Mon cheval s'est cassé une jambe en tom- 
bant dans un précipice, et j'ai dû l'abattre, me 
consolant de sa perte en [mangeant ses excel- 
lents beefsteaks. 

Bâ-Maï a pu me remplacer cheval et sellerie. 
Mais, si la monture est très bonne, vigoureuse 
et agile, le harnachement laisse bien à désirer. 



180 UN AN CHEZ LES MDONGS 

C'est sur cet assemblage de bois, de coussins, 
de crins, et d'étoffes muongs, que j'ai dû faire 
toute ma colonne à la recherche de Tuyet. 

J'ai fini par m'habituer à cette bride de corde 
ne portant qu'un simple mors de filet, gros- 
sièrement forgé , à ces étrivières en crins, à ces 
gros étriers de cuivre. Mais je préférerais de 
beaucoup une bonne selle anglaise ; à défaut, 
je choisis le palanquin. 

Tous les serviteurs de Bâ-Maï suivent, mêlés 
à « ma maison civile et militaire », qui com- 
prend mon cuisinier et son petit marmiton 
muong, mon ordonnance, mon palefrenier, un 
tirailleur qui, bien entendu, fait faire tout son 
ouvrage par un sous-ordre muong, et enfin le 
jeune Dioc, qui, à la fois interprète et premier 
valet de chambre, n'a pas de fonction spéciale, 
ne fait pas grand'chose, mais parle beaucoup. 

Les campagnes que nous traversons sont 
admirablement cultivées : partout des rizières, 
des champs de maïs, de cannes à sucre ou de 
mûriers. Et dire que c'est là le résultat de quinze 
mois de paix et de travail, et qu'auparavant 
cette vallée si fertile présentait l'aspect désolé 
de la région que j'ai dernièrement parcourue ! 

La rivière qui arrose la vallée coule encais- 
sée entre ses rives. Les rizjières, sur les bords, 



LA CHASSE AU CERF 151 

sont parfaitement irriguées, et Teau y est ap- 
portée par d'immenses roues en bois, de 10 à 
12 mètres de diamètre, qui tournent au-dessus 
du courant et déversent sur la berge, dans des 
conduites en bois, le contenu des tubes de bam- 
bou qui garnissent leur circonférence. 

Sur les bords de tous les petits ruisseaux 
sont installés des mortiers pilons, pour le dé- 
corticage du riz. 

De gros madriers de bois, longs de 4 mètres, 
sont placés en équilibre sur des bâtons hori- 
zontaux, à cinquante centimètres au-dessus du 
sol. Une des extrémités de la poutre supporte 
une grosse pierre, et au-dessous un pilon en 
bois, qui s'engage dans un mortier rempli de 
riz et enfoncé en terre. L'autre bout du ma- 
drier, creusé en forme d'auge, reçoit l'eau du 
ruisseau, qui y tombe en un clair petit filet. 

Quand le récipient est plein, faisant contre- 
poids au pilon et à la pierre, il les soulève, 
mais, se vidant aussitôt, les laisse retomber avec 
force ^ur le riz contenu dans le mortier. 

De petits toits abritent l'appareil de la pluie, 
et c'est un spectacle fort curieux de voir ces 
immenses bras de bois se dressant toutes les 
minutes, et retombant avec un bruit sourd. 

Dans chaque mortier les Muongs décortiquent 



154 UN AN CHEZ LES MUONGS 

plus de curiosité encore une paire de coupe- 
têtes à deux mains ; une extrémité de défense 
d'éléphant en forme la longue poignée^ qui est, 
en outre, ornée de garnitures d'argent travail- 
lées par les montagnards. 

Le chef Muong les joint au sabre et insiste 
tellement que j'accepte , mais à la condition 
qu'il me désignera, parmi ce que je possède, 
l'objet qui lui agrée le mieux. Mon fusil de 
chasse ne le tente guère, ma montre non plus, 
il en a déjà une. Je ne sais quoi lui offrir, 
lorsqu'il regarde avec convoitise la longue pè- 
lerine de caoutchouc que j'ai jetée sur le lit de 
camp. Je la lui donne sans regrets, car l'hiver 
est fini, et j'en possède une seconde. 

La joie de Bâ-Maï éclate alors. 

(( Il pourra toujours aller en colonne sans 
jamais être mouillé, s'exclame Dioc; il est bien 
content, vous remercie bien ! » 

Le lendemain matin, nous prenons la route 
de Tac-By : c'est là que doit avoir lieu la 
chasse. 

Les soldats muongs, précédés de nombreux 
chiens, se répandent dans lajungle. Bientôt le 
cerf est dépisté ; la poursuite commence. 

Nous montons à cheval, Bâ-Maï et moi, et, 
pendant une heure, nous suivons au galop le 



LA CHASSE AU CERF 155 

sentier, tandis que, dans la vallée, retentissent 
les aboiements des chiens, les cris des traqueurs 
et les coups de tam-tam et de gong des rabat- 
teurs, qui empêchent le cerf de s'éloigner de la 
piste tracée. 

Bientôt la bêle est acculée à un petit cirque 
de rochers. Elle fait face aux chiens qui, les 
oreilles droites, le poil hérissé, la pressent, 
excités par le son des petits gongs de cuivre, 
et jappant comme des renards auxquels ils res- 
semblent tant. 

Je descends alors de cheval, et d'un coup de 
carabine j'abats le cerf, immédiatement couvert 
par la meute, que les Muongs ont grand'peine 
à chasser à coups de rotin. 

Le soir, nous rentrons à La-Han, à la lueur 
des torches. 

Peu de temps après, dans la case avoisi- 
nant celle du chef de canton, un vieillard de 
soixante ans vint à mourir. 

Trois familles, je Tai dit, habitaient cette 
case, et les fils, les brus et les petits-enfants du 
défunt se lamentèrent longtemps. 

Quelques hommes du village se rendirent 
dans la forêt, coupèrent un gros chêne, et pri- 
rent, dans la partie la plus forte du tronc, un 



450 UN AN CHEZ LF.S MUONGS 

cylindre de 2 mètres de longueur. Ce cylindre 
une fois fendu en deux selon son diamètre, les 
deux parties furent creusées intérieurement et 
traînées jusqu'à la maison du mort. Là, on les 
dépouilla de leur écorce, et le cercueil terminé 
fut monté dans la case. 

Étendu sur des nattes neuves qui devaient 
lui servir de linceul, le mort reposait, entouré 
de ses enfants qui ne cessaient leurs pleurs. 

Je ne jetai qu'un coup d'oeil rapide sur cette 
scène, et me retirai. 

Dioc m'expliqua que la mise en bière allait 
avoir lieu, que l'on ouvrirait les yeux du mort, 
pour qu'il pût contempler encore la terre qu'il 
quittait; qu'on placerait dans sa bouche du sel, 
du riz et un morceau de canne à sucre, afin 
qu'il accomplît sans souffrances le voyage jus- 
qu'au pays des âmes. 

De longs gémissements retentirent plus fort 
dans la case. Dioc me dit : « Ils ne le voient 
plus ; ils l'ont enveloppé d'une couverture, et, 
maintenant, ils placent le couvercle du cercueil. 
Sur les bords, entre les deux parties du tronc 
d'arbre, ils vont étendre un verni rouge et 
gluant, puis ils serreront fortement avec de 
grosses cordes. » 

Deux jours après, le cercueil était encore 



UN ENTERREMENT 457 

dans la maison, entouré de tentures ; à la tête, 
on voyait des soucoupes de riz, de poisson, des 
baguettes parfumées brûlant sur un petit autel. 

Les parents avaient tous revêtu le deuil, c'est- 
à-dire les effets blancs et, à chaque repas, les 
mets, avant d'être touchés, étaient pendant un 
quart d'heure placés devant le mort. 

Je m'étonnai, au bout de quelque temps, de ne 
pas voir porterie cercueil en terre. Dioc m'ex- 
pliqua ce retard. « Les parents, me dit-il, sont 
pauvres ; ils veulent tuer trois buffles, pour le 
jour des obsèques, des buffles, qui doivent être 
donnés aux amis ayant aidé dans les funérailles. 
Or, leurs buffles abattus, ils ne pourraient cul- 
tiver leurs champs ; ils attendent d'avoir l'ar- 
gent nécessaire pour en acheter d'autres. > 

Quelques jours plus tard, les fils du défunt 
descendaient le Song-Mà, sur des radeaux de 
bambous, qu'ils allaient vendre au marché de 
Cho-Cot à des trafiquants annamites. 

Deux fois ils se livrèrent à ce commerce, 
mais la somme recueillie n'était pas suffisante 
encore. 

Ce cercueil, laissé ainsi en suspens, dans une 
case voisine de celle où je passais une partie 
de mon temps, m'attristait; j'achetai donc à la 
famille du mort quelques ceintures de soie, les 



158 UN AN CHEZ LES MUONGS 

payant le double de leur valeur. La cérémonie 
eut lieu bientôt. 

Le cortège partit, se dirigeant vers le pied 
d'une grande colline boisée, au delà de Tarroyo 
de Co-Lung. 

De même que les cérémonies antérieures, 
Tenlerrement chez les Muongs ejst plus simple 
que chez les Annamites, il se fait sans déploie- 
ment de bannières, sans accompagnement de 
gongs et de tam-tam, dont les coups, sourds 
et répétés à intervalle, rappellent un peu les 
roulements de nos tambours voilés, dans les 
convois funèbres. 

Le cercueil, porté par huit hommes et suivi 
des amis, des parents, des femmes éplorées, 
s'avançait lentement, au milieu de la cam- 
pagne. 

J'attendis le retour, voulant voir le spectacle 
des parents se coupant les cheveux, avant de 
rentrer à leur maison. Deux heures après, ils 
revinrent, se rendant vers le petit ruisseau qui 
longe la route de Phu-Lé. 

Sur le bord du torrent, deux longs roseaux 
piqués en terre se croisaient à leur partie su- 
périeure. 

Tous passèrent dessous, en s'inclinant, se 
courbant ainsi devant ces emblèmes de la fra- 



UN ENTERREMENT 150 

gilité de noire vie, tandis qu'un vieillard, le 
devin de Co-Lung-Xa, leur jetait, au passage, 
quelques gouttes de l'eau ayant servi à puri- 
fier le riz offert au mort. 

Après s'être lavés dans le ruisseau, hommes 
et femmes revinrent à leur case, et là, au pied 
de l'échelle, leurs longues chevelures dénouées 
furent coupées et tombèrent sur le sol. Les 
mauvais Esprits ne trouvaient plus ainsi en 
leur personne le moindre refuge. 

Dans l'habitation désertée par le défunt et 
où jamais son corps, sinon son âme, ne devait 
reparaître, les pleurs et les gémissements re- 
commencèrent. Le devin les consola, plia lui- 
même les tentures avec lesquelles on avait 
entouré et masqué le cercueil ; il aspergea le 
plancher et les cloisons d'eau bénite pour chas- 
ser encore une fois les mauvais Esprits, et enfin 
se retira avec gravité. 

Là-bas, dans la forêt, le vieux père dormait 
maintenant, au pied d'un grand arbre ; une 
petite cabane abritait son tombeau, et jamais, 
sous peine des plus désolantes calamités, per- 
sonne aux alentours ne devait couper même un 
arbuste, de peur de l'irriter, en troublant son 
paisible sommeil. 

Mais l'âme du défunt doit parfois revenir, et 



160 UN AN CHEZ LES MUONGS 

une place lui est toujours réservée dans la 
maison. 

Dans un angle de la case, protégée par une 
légère barrière de bambou, se trouve, à trente 
ou quarante centimètres au-dessus du parquet, 
une petite tablette sur laquelle on déposç dans 
des soucoupes du riz, des noix d'arec et des 
feuilles de bétel, destinées aux mânes des 
morts qui, de temps à autre, visitent leurs 
descendants. 

Chez les chefs, l'autel est plus luxueux, placé 
vis-à-vis de la porte d'entrée ; il est même, 
comme je l'avais vu chez Bâ-Maï, laqué rouge 
et noir, orné d'or et d'argent. Devant, se trouve 
un lit de camp fort bas, recouvert de fines 
nattes et où personne ne couche; c'est là qu'à 
de certaines époques on vient se prosterner, 
implorer Tàme des aïeux, les prier d'être in- 
dulgents et favorables aux pauvres humains. 

Pendant que je m'intéressais à ces mœurs 
muongs, ma vie, un mois encore, se continua 
assez monotone. Mais cette uniformité même 
ne manquait pas d'un certain charme; je m'étais 
fait à cette société unique de Bâ-Maï, et lors- 
que jereçus l'avis d'une mutation qui me plaçait 
au 2"" de Marche d'Infanterie de Marine, c'est 



DÉPART 161 

avec tristesse, qui me Peut dit quelque temps 
auparavant ? que je me préparai à quitter le 
pays muong, à me séparer de mon nouvel ami. 

Mes bagages, mon cheval, ma petite escorte, 
tout est embarqué. Je vais moi-même monter 
sur un des deux sampans qui doivent nous em- 
porter vers Thanh-Hoa, lorsque Bà-Maï, à qui 
j'ai cependant déjà fait mes adieux, apparaît 
au sommet du sentier qui descend sur la berge. 

Plusieurs serviteurs le suivent, portant pour 
moi et mon escorte toutes les provisions pos- 
sibles, et, dans une pirogue, s'embarquent cinq 
de ses soldats, qui doivent m'accompagner tant 
que je serai en territoire muong. 

Cette attention pour moi, dont il n'a plus rien 
à attendre et que, vraisemblablement, il no 
doit plus revoir jamais, me touche beaucoup ; 
serrant encore une fois la main de ce pauvre 
garçon, qui semble désolé, je saute sur la pail- 
lote du sampan, je fais pousser au large, et 
bien vite le courant nous entraîne, pendant 
que Bâ-Maï remonte lentement sur la berge, se 
retournant à chaque instant, pour voir les em- 
barcations fuir sur le fleuve et disparaître 
bientôt. 



CHAPITRE XIV 

LE NGHÉ-ANE. VINH. — LINH-CAM. — LA VIE DE 

GARNISON EN ANNAM 



De Thanh-Hoa à Vinh, la route mandarine, 
longeant la côle, court droit au sud, au milieu 
des riches campagnes de TAnnam. 

Suivi de mes bagages et de quelques tirail>- 
leurs d'escorte, je mis sept jours pour rejoindre 
la capitale du Nghé-Ane, garnison de ma nou- 
velle compagnie. 

Par ces belles journées de mars, les grosses 
chaleurs n'étant pas encore venues, le voyage 
me charma. 

La brise du large nous apportait des senteurs 
marines, des parfums d'algues sèches, et je 
chevauchais sur cette belle route, traversant 
de populeux villages ou des bois de citronniers. 

Les étapes étaient marquée? soit par un poste 
français établi dans une jolie citadelle, non loin 
delà plage, et dont l'officier, heureux de rece- 
voir une visite, me faisait fête; soit par un gros 



164 UN AN CHEZ LES MCJONGS 

village annamite, dont le maire ou le mandarin 
mettait tout à notre disposition. 

Vinh s'élève au milieu d'un plaine fertile, 
à 6 kilomètres au nord de l'estuaire du Song-Ca 
et à 17 kilomètres de la mer. 

Les habitations, perdues au milieu des jardins 
et du feuillage des bambous, entourent une ci- 
tadelle pentagonale qu'occupent tous les services 
français et annamites, et où était casernée la 
compagnie d'Infanterie de Marine. 

Une longue rue, bordée par les cases où tra- 
vaillent les forgeronset les argentiers, sedirige 
vers le fleuve et se continue dans la campagne 
par une route magnifique. 

Le canal intérieur, qui longe toute la côte, fai- 
sant communiquer les estuaires des fleuves 
côtiers et réunissant Ninh-Binh à Ky-Anh, situé 
à 350 kilomètres au sud, passe tout près de la 
citadelle. 

Les grosses jonques de mer, venues de tous 
les ports de l'Annam, celles moins fortes qui 
ont profité du canal intérieur et qui, pour fran- 
chir chaque seuil, ont dû attendre la marée, 
s'y pressent en face du marché, des chantiers 
de bois et de la rue chinoise. Cette rue, dallée 
en son milieu, fermée par deux portes, loge, en 



VINHj 105 

ses maisons de briques, environ deux cents tra- 
fiquants venus de Canton et de Fo-Kien. 

Cette cité commerçante et populeuse avait 
pour sa garde, outre Tlnfanterie de Marine, une 
compagnie des chasseurs annamites, bataillons 
indigènes encadrés par des officiers de Tarmée 
de terre et que Ton allait bientôt supprimer, de 
plus la compagnie de garde civile du Résident 
de France. 

La milice rouge du tong-dpc (gouverneur), 
troupe grotesque et déguenillée, complétait la 
garnison. 

Tantôt commandant de compagnie, tantôt 
sous les ordres d'un capitaine charmant, puis 
sous ceux de mon ami L..., qui permutait, lui 
aussi, au régiment de Marche, je vécus, durant 
quatre mois, de l'existence la plus agréable qu'il 
soit possible de rêver. 

Officiers ou fonctionnaires civils, nous étions 
là une quinzaine, vivant dans une parfaite har- 
monie, nous fréquentantbeaucoup, et, àce point 
de vue, Vinh pouvait être donné comme modèle 
à bien des places du Tonkin. 

Le Résident, M. Charles Lemire, un des 
hommes qui ont le plus étudié Tlndo-Chine 
et publié sur le pays et ses habitants les œuvres 
les plus intéressantes, nous offrait, au sein de 



466 UN AN CHEZ LES MUONGS 

sa famille, un accueil si franc, si cordial, que 
nul ne saurait l'oublier. 

Les journées s'écoulaient rapides, et, lorsque 
la chaleur était tombée, nous partions à cheval 
sur la route de Ben-Thuy. En vingt minutes 
on arrivait sur le bord du fleuve. On causait un 
instant avec les employés de la douane ou 
ceux des Messageries fluviales, préposés là pour 
le service du petit vapeur longeant la côte, qui, 
tous les jours, nous mettait en communications 
avec Nam-Dinh ; on revenait enfin, souvent 
avec un grand détour, par des chemins délicieux, 
de jolis sentiers sablés, ombragés de bambous 
et de citronniers, traversant quelque charmant 
village aux cases masquées par la ramure. 

De belles pagodes s'élevaient de toutes parts, 
entourées de bois sacré; parfois, on se reposait 
sur le bord d'une mare, à l'ombre d'un banian, 
ce curieux et grandiose végétal dont les branches 
descendent jusqu'à terre, y prennent racine et 
se relèvent en arbres, qui se multiplient à leur 
tour par des rejetons. 

La nuit tombait ; nous rentrions en tra- 
versant la ville au galop. Là-bas, au delà du 
champ de manœuvres, le kiosque des officiers 
de chasseurs s'éclairait déjà, et, tournant en pe- 
loton serrée nous franchissions sur les ponts de 



VINH 167 

pierre les fossés où l'eau dormante se couvre 
de nénuphars, le sabot de nos chevaux sur les 
larges dalles faisant résonner les voûtes des 
deux enceintes de la citadelle. 

Si j'étais appelé par mon service à m' éloigner 
momentanément de Vinh, chaque fois ces ex- 
cursions topographiques se changeaient en 
véritables parties de plaisir. 

Ou bien encore, si j'avais à faire un court 
séjour à Phu-Dieu, pour surveiller les tirs d'un 
détachement de ma compagnie, sitôt mon de- 
voir rempli, mon temps se passait à la chasse, 
en promenades ou en bains sur une plage su- 
perbe. 

De temps à autre, nous allions en marche 
militaire jusqu'à Cua-Hoï, à l'embouchure du 
Song-Ca ; les hommes, une fois reposés, allaient 
prendre un bain fortifiant. Le soir, les nom- 
breuses barques de pêcheurs aux grandes voiles 
de paille, rentraient du large, et les Annamites 
nous apportaient leur poisson. On couchait 
dans de petites pagodes, au centre d'un fortin 
qui couronnait la dune; puis, le lendemain, nous 
rentrions sans hâte, laissant passer les heures 
chaudes de la journée, à l'abri dans un frais 
village, sur le bord d'un ruisseau. 

Les hommes se portaient admirablement ; pas 



168 UN AN CHEZ LES MUONGS 

un malade, et combien j'étais heureux alors 
d'avoir quitté les tirailleurs, de commander 
enfin des gens me comprenant, des gaillards 
solides, dont on pouvait être sûrs, en cas do be- 
soin t 

Mais une existence si agréable ne pouvait 
durer toujours. Bientôt je fus appelé au com- 
mandement du poste de Linh-Cam, situé dans 
la province de Ha-Tinh, à vingt-cinq kilomètres 
au sud de Vinh. 

Dès les premiers jours, la solitude me sem- 
bla dure à supporter; cependant elle était bien 
charmante mon installation ! 

Au confluent du Nam-Pho et du Nam-Sao, 
sur la pente d'un mamelon que Ton avait mal- 
heureusement déboisé, le poste était bâti en 
amphithéâtre. 

J'occupais une jolie pagode, élevée en l'hon- 
neur de la mère d'un roi défunt, et où les soldats 
de la province venaient faire des prières pour 
se guérir de leurs maux. 

De mon balcon-véranda, je dominais le cours 
du fleuve, les deux vallées convergentes, les 
campagnes de la rive gauche, dont l'horizon 
était fermé par les montagnes bleues qui nous 
séparaient du Laos . Par deux petits escaliers 
de pierre, je descendais sur une large terrasse ; 



LINH-CAM 169 

puis, un escalier plus large donnait accès sur la 
berge, à l'endroit où étaient accostés la jonque 
et les deux petits sampans du poste. 

Derrière ma pagode, la dominant, s'élevaient 
les cases qui abritaient les vingt soldats d'Infan- 
terie de Marine et les cinquante tirailleurs for- 
mant la garnison. 

Vu du fleuve, le poste présentait l'aspect le 
plus coquet. Le mur de soutènement de la ter- 
rasse, orné de bas-reliefs aux couleurs éclatan- 
tes, représentant des hommes à cheval, le sabre 
à la main ; les deux colonnes surmontées de 
dragons de pierre qui encadraient l'escalier; le 
mât de pavillon, avec son large drapeau trico- 
lore; enfin ma petite pagode, toute blanche, au 
toit rouge relevé en clochetons, tout cela offrait 
un coup d'oeil des plus pittoresques. 

A un angle de la terrasse qu'ombrageait un 
grand pin, la sentinelle annamite veillait sur 
le fleuve, que sillonnaient de nombreuses jon- 
ques chargées de poteries, de peaux de buffle, 
de riz, de patates, de coton, le fleuve, oii passaient 
d'immenses trains de bois, longs de plus de 
100 mètres, amenant sur le marché de Vinh 
le chêne, le teck, le bois de fer, le bois de rose, 
les bois blancs et les bambous coupés dans les 
forêts delà montagne. 

10 



170 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Une contrée aussi conimerçante, quoi qu'en 
disent ceux qui ne rêvent que pirates et bandes 
rebelles, prétextes à expéditions, jouissait d'une 
tranquillité absolue. 

Un assassinat fut commis près du poste, — 
on en commet bien dans les rues de Paris! — 
je démontrai l'exagération de certaines craintes, 
en allant, durant quatre jours, seul, sans autre 
escorte que mon boy, me promener dans les 
villages du phu (préfecture) de Duc-Tho et dans 
ceux duhuyen (sous-préfecture) de Huong-Son. 

Pour la garde d'un territoire dont les habi- 
tants, loin de songer à la révolte,, sont livrés tout 
entiers aux soins de l'agriculture et au com- 
merce, la présence, l'utilité de troupes à Linh- 
Cam était donc plus que contestable. 

Nous ne servions guère que de magasin d'ap- 
provisionnement au poste de Na-Pé, installé 
dans le Cam-Mon, depuis le passage de la mis- 
sion Pavie, qui du Mé-Kong avait gagné Vinh 
par le col de Trung-Ma et Linh-Cam. 

Los convois venus de Vinh, sur de grosses 
jonques, étaient débarqués au poste, et j'étais 
chargé de leur expédition dans le Laos, ainsi 
que de l'achat des troupeaux de bœufs néces- 
saires au détachement d'Infanterie de Marine 
occupant Na-Pé; 



CHAPITRE XV 

EXCURSION AU CAM-MONE. — A DOS d' ÉLÉPHANT 
DANS LA MONTAGNE 



La saison des pluies approchait. Les torrents 
débordés de la montagne allaient interrompre 
les communications avec Na-Pé; or, comme 
j'avais à approvisionner le poste pour trois mois 
au moins, je résolus de me rendre compte par 
moi-même de la difficulté des transports, dont 
mes chefs de convois m'avaient tant parlé. 

Les eaux étaient encore basses, et je partis 
un soir sur un grand sampan, n'emmenant avec 
moi que mon boy, mon cuisinier, un sergent 
et trois caporaux indigènes choisis dans le déta- 
chement. 

Toute la nuit, nous avançons avec rapidité, 
réveillés parfois par les seéousses de l'embar- 
cation qui talonne sur les bancs de sable. 

A Dong-Trang, où nous somnxes à la pointe 
du jour, le Nam-Pho a moins d'un mètre de 
fond; on s'arrête, et on hèle de légers sam- 



17i UN AN CHEZ LES MUONGS 

pans amarrés à des perches piquées dans le 
sable. 

Le transbordement a lieu dans trois de ces 
longues et étroites barques, de la largeur d'un 
mètre vingt au plus, calant vingt-cinq centi- 
mètres et que deux hommes manœuvrent à la 
perche ou à Taviron. 

Sous la paillote on est fort resserré ; Dioc y 
installe mes nattes, mon matelas cambodgien, 
et nous continuons à remonter le cours du 
Nam-Pho. 

Bientôt les villages deviennent rares; de 
vastes espaces incultes s'étendent sur les rives; 
les mamelons couverts de brousse se rappro- 
chent du fleuve; à peine, de loin en loin, 
croise-t-on une barque et voit- on sur la berge 
quelques traces d'habitants. 

Après le confluent du Song-Côn, les rapides 
commencent, rapides en miniature, que nous 
franchissons vite, car nos sampaniers s'accro- 
chent aux branches de la rive, ou bien, si le 
courant est fort et l'eau peu profonde, ils des- 
cendent dans la rivière et poussent leur légère 
embarcation. ^ 

Le soir, nous apercevons le premier village 
muong, situé sur la rive droite. Je passe la 
nuit dans une de ces grandes cases sur pilotis 



A DOS D'ÉLÉPHANT 173 

que je suis heureux de revoir, et, le lendemain 
matin, vers huit heures, nous arrivons à 
Ha-Trai, d'où part la roule de terre qui fran- 
chit le col de Trung-Ma et débouche sur le pla- 
teau laotien. 

Les éléphants, que le capitaine de Na-Pé a eu 
Tobligeance d'envoyer à ma rencontre, n'arri- 
vent que tard dans la journée. Or, il faut se 
mettre en marche de bonne heure, si l'on veut 
coucher au sommet du col, et j'attends jusqu'au 
lendemain matin pour me mettre en route. 

Des marchands annamites ont élevé leurs 
cases sur le bord du fleuve; c'est dans l'une 
d'elles que je passe tranquillement la nuit. 

A six heures du matin, nous sommes prêts à 
partir. Les éléphants que, dès leur arrivée, le 
soir, on avait laissés errants dans les environs, 
venaient d'être rejoints par leurs cornacs, 
guidés par le bruit du petit tambour de bambou 
qu'on leur suspend au col, ainsi que la clo- 
chette de nos vaches. Les grands pachydermes 
amenés vis-à-vis de ma case, leur chargement 
commence, non sans grognements et protesta- 
tions de leur part. Chacun d'eux porte un grand 
bât, une sorte de cadre en gros rotin tressé, 
dont le fond, formé de plusieurs peaux de 
buffle, adhère au dos de l'animal. Une grande 

10. 



i74 UN AN CHEZ LES MUONGS 

capote, qui ressemble un peu à celle d'un ca- 
briolet, mais faite de bambou finement tressé, 
protège ce palanquin du soleil et de la pluie. 
Le devant est ouvert; la partie postérieure fer- 
mée par des feuilles de latanier. 

Je fais placer là-dedans mon matelas cam- 
bodgien et mes couvertures; puis Téléphant^ 
pressé par son cornac qui le crible de coups, 
finit par s'agenouiller en mugissant ; je pose le 
pied sur sa cuisse, et, saisissant d'une main le 
bord du palanquin, de l'autre la main du cor- 
nac, je me hisse vite sur le cou de lar monture, 
qui se relève aussitôt. 

Une fois installé, accroupi sur mes couver- 
tures, je me trouve à Taise; le mouvement im- 
primé par la marche du pachyderme n'a rien 
de désagréable, et, à travers un pays boisé, 
nous avançons rapidement vers le pied des mon- 
tagnes. 

Le deuxième éléphant porte ma cantine et le 
jeune Dioc, qui s'est installé dans le palanquin. 
Derrière, viennent à pied mes quatre hommes 
d'escorte, mon cuisinier et deux coolies muongs. 
Ces Muongs ressemblent aux hctbitants de la 
vallée du Song-Ma ; le type moï est cependant 
plus accusé en eux, au détriment du type taïs ;' 




• •— :• .,.;••• •^^T?*^'''TTS^?^ 



FEMMES DU CAM-MON 



J^l 



A DOS D'ÉLÉPHANT 175 

dans les villages du haut Nam-Pho, ils sont 
fortement mélangés d'Annamites. 

Nos cornacs, habitants du plateau, sontdcpurs 
Laotiens. Malgré leur teint olivâtre, le type 
indo-européen se reconnaît chez ces Pu-Thaïs; 
' d'ailleurs, par le vêtement, par la coiffure, ils se 
distinguent des Annamites et des Muongs du 
versant oriental. 

Leurs cheveux, coupés en brosse, à la modo 
siamoise et cambodgienne, sont gardés drus et 
courts sur le sommet de la tète, rasés derrière 
et sur les côtés. A Tencontre des Siamois, tou- 
jours tête nue, ils portent un petit turban; mais, 
au lieu du câiao annamite fermé sur le côté, ils 
sont vêtus d*un veston court, passepoilé rouge 
et ouvert sur le milieu de la poitrine. 

Le sampot siamois remplace le large pan- 
talon des Chinois, des Annamites et des Muongs ; 
c'est Une simple pièce d'étoffe qui prend le tour 
des reins, tombant au-dessous des genoux, et 
dont un coin, ramené en avant, passe entre les 
deux jambes et s'engage sous la ceinture do 
cuir qui entoure la taille. Une large écharpe 
jetée sur les épaules complète ce costume. 

A cheval sur le cou de l'éléphant, les gros 
orteils passés dans les boucles d'une corde qui 
forme étrivière, le cornac tient à la mainunbâ- 



176 UN AN CHEZ LES MUONGS 

ton court, terminé par un fera deux branches, 
semblable à celui d'une gaffe, et dont il appuie 
l'extrémité pointue sur le crâne du pachyderme, 
quand il veut presser sa marche. 

Le Pu-Thaï qui conduit le mien fume d'é- 
normes cigarettes d'un tabac grossier, roulé 
dans des feuilles arrachées aux arbres. Je lui 
offre un cigare, puis une goutte de cognac : la 
glace est rompue, et nous voilà en conversa- 
tion, bien entendu, par gestes. 

Nous franchissons deux fois le Xam-Pho. Les 
éléphants enfoncent jusqu'aux oreilles; leurs 
trompes recourbées sortent de l'eau ; je re- 
garde, à côté de moi, Dioc et son cornac, qui ont 
l'air de se trouver sur un ilôt noir et mouvant. 

Le chemin devient montueux ; vers 9 heures 
nous arrivons au pied du col ; un clair torrent 
coule au milieu des rochers ; nous faisons 
halle dans une clairière, pour y prendre notre 
repas; car il va falloir grimper longtemps, 
avant de trouver une goutte d'eau. 

En plaine, les éléphants ont marché plus vile 
que les hommes, aussi mes tirailleurs et mon 
cuisinier ne rejoignent qu'au bout d'une heure; 
on déjeune en hâte, et l'on repart, attendu 
qu'il faut arriver, avant la nuit, au somme.t du 
col. Les rôles maintenant sont intervertis : ce 



A DOS D'ÉLÉPHANT 177 

sont les piétons qui, dans la montagne, vont 
prendre les devants, et deux fois ils pourront 
se reposer, en attendant qu'arrivent les lourds 
pachydermes. 

Le chemin, en effet, est des plus raides; parfois 
nos éléphants se dressent pour franchir d'é- 
normes marches de rochers, et je me félicite 
d'avoir laissé mes chevaux à Linh-Cam : ils 
n'auraient pu passer, en maint endroit, qu'avec 
des difficultés inouïes . 

Parfois, je suis secoué bien rudement dans 
mon palanquin; les branches raclent la capote; 
mais, un tronc risque-t-il de la heurter, le cor- 
nac, du manche de son pic, frappe un petit coup 
sec contre l'arbre ; l'éléphant, fléchissant les 
rein^ adroite ou à gauche, évite tout accident. 
De sa trompe, il saisit les branches ou les arbus- 
tes qui pourraient me gêner et les brise sans 
effort. 

Pendant quatre heures, nous montons ainsi; 
l'on ne s'arrête que dans une jolie claiçière 
couverte d'une herbe drue et courte qui sem- 
ble celle d'une pelouse et qu'arrose un limpide 
filet d'eau. C'est le faîte de la chaîne. Au-des- 
sous de nous, s'étendent les collines boisées, 
puis les plaines de l'Annam et la mer, que l'on 
aperçoit par les temps clairs, car nous sommes 



178 UN AN CHEZ LES MUONGS 

à 1400 mètres d'altitude et seulement 75 kilo- 
mètres, à vol d'oiseau, nous séparent de la côte. 

Les Siamois considèrent ce point comme la 
limite de leur territoire ; aussi Tofficier qui 
commande à Cam-Mon avait eu l'audace d'y 
établir un petit poste et d'y placer une borne- 
frontière. Le capitaine d'Infanterie de Marine, 
chef du poste de Na-Pé, força les Siamois à se 
replier ; je vois encore les restes de la case 
qu'ils avaient construite, ainsi que leur poteau 
renversé et à demi calciné. 

Le sentier descend dans une vallée dont les 
eaux coulent vers le Mékong^ et regrimpe en- 
suite sur une côte un peu plus élevée que la 
précédente, quoique située à l'ouest de la ligne 
de partage des eaux. Des abris en feuillage, 
avec lits de camp, bancs et tables en bambous, 
ont été installés là, pour recevoir les escortes 
de convois. Il est déjà nuit , quand j'arrive, et 
j'aperçois de loin les feux allumée par mes 
hommes. 

Les éléphants sont déchargés, et s'éloignent 
à la recherche des jeunes bananiers dont ils 
sont si friands ; nous dînons ; de grands feux 
une fois allumés, on se couche, le sergent et 
les trois caporaux devant veiller à tour de rôle 
et entretenir les brasiers. 



A DOS D'ÉLÉPHANT 479 

Le matin, la descente vers le plateau me 
sembla bien plus pénible que la montée. 

Les sentiers longeant les précipices avaient 
juste la largeur du pied des éléphants, et je me 
demandais, anxieux, si le mien n'allait pas faire 
quoique faux pas et rouler à deux ou trois cents 
mètres de profondeur, au milieu des rochers. 

Parfois, quand, les deux pattes de devant, 
raidies devant lui, Tanimal ramassait son train 
de derrière, avant de continuer à descendre, je 
me trouvais comme suspendu au-dessus de 
l'abime. 

Je me cramponnais aux bords du palanquin ; 
devant moi aussi, le cornac était obligé de s'y 
retenir. Or, un seul lien en rotin, passé sous la 
queue de la bête, empêchait ce palanquin de 
tomber en avant. Quelle chute, s'il venait à se 
rompre I Le cornac excitait son compagnon, lui 
piquait violemmentle crâne ou les oreilles, quand 
il faisait un faux pas, et ne cessait de lui talon- 
ner le cou. 

A un passage plus dangereux que les autres, 
il s'aperçut de mon air peu rassuré, et, sou- 
riant, il me faisait signe de ne rien craindre. 

EnQn,nous voici au bas de la côte. On longe 
un gros ruisseau, etbientôt, sortant de la forèt^ 



180 UN AN CHEZ LES MUONGS 

on débouche dans une large plaine couverte 
de hautes herbes et à moitié inondée. 

Les éléphants, maintenant, avancent avec ra- 
pidité, la charge d'une centaine de kilogrammes, 
maximum de ce qu'ils peuvent porter dans la 
montagne, en sus du palanquin et du cornac, 
ne doit pas leur peser plus qu'une plume. Après 
avoir laissé sur notre droite deux petits villages, 
nous gagnons l'ancien poste de Na-Pé, pour y 
déjeuner. 

Je quitte ma monture, et, me rappelant les 
tours de force qu'elle vient d'accomplir, la 
manière surprenante dont un animal qui semble 
si massif s'est tiré d'affaire, là où les petits 
chevaux de montagne pourraient occasionner 
des accidents mortels, la façon dont il compre- 
nait les ordres de son cornac, je songe à la pro- 
phétie, un peu hasardée, de Leibnitz, disant que, 
si l'homme disparaissait du globe, c'est l'élé- 
phant qui, comme l'être le plus intelligent, 
prendrait sa place et serait, à son tour, e roi 
de la création ». 



CRC 




CHAPITRE XVI 

LES SIAMOIS. — LE POSTE DENA-KAI. UNE BONZERIE 

LAOTIENNE 

Au milieu d'une plaine boueuse, quelques 
méchantes cases entourées d'une palissade, tel 
est Na-Pé, le poste où je venais de descendre, 
poste que l'on occupa, tout d'abord, dans le 
Cam-Mon,et auprès duquel Phu-Lé,de sinistre 
mémoire, semblerait un Eldorado. 

Mais Na-Pé ne gardait aucun nœud de routes, 
et, lorsque les Siamois eurent placé au col de 
Trung-Ma la borne-frontière que nous fîmes 
abattre, le capitaine de G... se décida à se por- 
ter en avant. 

C'est à huit kilomètres plus loin, à Na-Kaï, 
que Ton s'installa, dans un ancien don (fort en 
terre) annamite. 

Une rivière longe le poste et remplit ses 
fossés; le parapet a été. restauré, la palissade 
reconstruite; les cases à l'intérieur sont fort 
convenables. 

Quarante hommes d'Infanterie de Marine et 

11 



182 UN AN CHEZ LES MUONGS 

cinquante chasseurs annamites formaient la 
garnison. 

Le capitaine me reçut avec la plus grande 
urbanité; néanmoins, j'arrivais à un mauvais 
moment : plusieurs Français étaient malades, 
Tun d'eux venait de mourir, il y avait quelques 
heures à peine. 

Je regrettai bien de ne pouvoir pousser jus- 
qu'à Cam-Mon : « Si vous revenez, me dit le 
capitaine, nous irons voir les Siamois, qui sont 
à six heures d'ici, avec une section dlnfanterie 
et des irréguliers, et dont l'officier souvent vient 
me rendre visite. » 

Cette situation en face des troupes siamoises 
était fort délicate; mais le capitaine de G... 
savait joindre la prudence à la plus grande 
fermeté et 'éviter ainsi tous les écueils d'unie 
position difficile. 

Situé sur la voie commerciale la plus directe 
entre le Mé-Kong et l'Annam, Na-Kaï est un 
point fort important. 

De Cam-Mon à Muong-Môn il n'y a que soi- 
xante-dix kilomètres, par une route assez 
bonne. Là, le Nam-Kadin, devenu navigable 
pour les grandes pirogues, vous conduit en un 
jour et demi au Mé-Kong, éloigné dç 80 kilo- 
mètres seulement par la route de terre. 



LES SIAMOIS 4.83 

Cette route, qui sera, plus tard sans doute, 
suivie par un transit important, traverse les 
sous-préfectures laotiennes de Cam-Mon et de 
Cam-Cot. 

Ces deux territoires, de même que la princi- 
pauté du Tranh-Ninh, située au Nord, ont été 
laissés à l'Annam par la paix conclue en 1860 
entre cette puissance et le Siam. Toutefois elles 
doivent payer au Siam un léger tribut. 

Mais, depuis bien des années, le gouverne- 
ment de Hué s'est désintéressé de ses posses- 
sions laotiennes. 

Poussés par les immigrants chinois duYun- 
nan, les montagnards Xas et Méos, descendus 
des hauteurs, ravagent ces provinces jadis peu- 
plées et qui aujourd'hui ne sont plus qu'un 
désert. 

Leurs paisibles populations se sont portées 
vers le Mé-Kong, et à ces épiigrants Pu-Thaïs, 
de même souche qu'eux, les Siamois ont offert 
des territoires qu'ils cultivent aujourd'hui. 

Puis, les troupes siamoises, violant le traité 
de 1860, se sont peu à peu avancées vers le 
nord et vers l'est. Armées et organisées à 
l'européenne, le moindre de leur poste peut 
tenir tête aux bandes pillardes, et si nous n'a- 
vions pris en main les intérêts de l'empereur 



184 UN AN CHEZ LES MUONGS 

d'Annam, notre protégé, bien vite toutes les 
principautés eussent obéi au souverain de Bang- 
Kok. 

Dans la partie du territoire que nous occu- 
pons, les anciens habitants aspirent à revenir ; 
mais les Siamois s'opposent à ce mouvement 
des Laotiens, qui voudraient réoccuper les val- 
lées, berceau de leurs familles, reconstruire 
leurs villages brûlés, remettre en culture leurs 
rizières d'autrefois. 

C'est aussi par les manœuvres de l'officier 
siamois à Cam-Mon et par toutes ses entraves, 
que Na-Kaï devait tirer ses approvisionnements 
de l'Annam. 

Mais nos progrès dans la région sont rapides. 
M. Pavie, notre consul, saura faire valoir nos 
droits et, sous peu, les Siamois devront repas- 
ser sur la rive droite du Mé-Kong. 

En attendant, nous pourchassons les bandes 
pillardes. 

En mars etavriH889, mon capitaine, M. La- 
fitte, détaché au poste de Cay-Chan, avait par- 
couru tout le Tranh-Ninh, chassant devant lui, 
dans les hautes vallées du Song-Ga et duSong- 
Mo, les Chinois et Méos qui dévastaientla région . 

Avec 27 hommes, il poursuivit une bande de 
300 pillards, les délogeant, en huit rencontres 



LES SIAMOIS, 485 

différentes, des positions où ils se retranchaient. 

Il leur tua 30 hommes, s'empara de plus de 
40 fusils, de lances, de sabres, de petits canons 
de bronze. Et ce fait d'armes fut accompli pres- 
que sans pertes par nous ; seul le R. P. Pédé- 
mont, qui accompagnait le capitaine et servait 
de guide et d'interprète, fut tué roide d'une balle 
dans la tête, victime de sa foi religieuse et de 
son patriotisme. 

Nos postes peuvent arrêter les dévastateurs et 
de même que sous notre protection les vallées 
de la Rivière Noire, du Song-Maet duSong-Chu 
se repeuplent peu à peu, de même celles du 
Tranh-Ninh et les hauts plateaux verront re- 
venir leurs habitants, seront parsemés de grands 
villages et de nouveau couverts de cultures. 

Je quittai Na-Kaï le lendemain, après le dé-, 
jeûner; mais, au lieu de passer la nuit dans les 
horribles baraques de l'ancien poste, poussant 
un peu plus loin, j'arrivai devant une grande 
bonzerie laotienne. 

Un vaste bâtiment orienté au sud sert d'habi- 
tation aux moines; vis-à-vis s'élève le temple, 
orné de peintures et de dragons sculptés, en- 
touré d'une large véranda, que soutiennent des 
colonnades do bois précieux. 



186 UN AN CHEZ LES MUONGS 

D'immenses banians ombragent un terrain 
bien battu et balayé avec soin. Une mare, sur 
laquelle flottent de larges feuilles de nénuphars, 
est ombragée par ces arbres. 

Le chef de la confrérie, suivi de deux autres 
prêtres, m'attendait à la porte de la palissade 
qui clôturait le monastère; lorsque j'eus mis 
pied à terre, il me pria d'entrer chez lui. 

Ces moines, dont la tête est complètement 
rasée, portent de longues robes grises, et sur 
répaule gauche une large écharpc 3e soie jaune 
venant se nouer sur la hanche droite. 

Beaucoup plus influents en pays laotien que 
ne le sont les bonzes do TAnnam et de la Chine, 
ils vivent grassement des dons que les popula- 
tions viennent leur ofi*rir. 

Voués au célibat, astreints à des jeûnes et à 
des règles aussi dures que celles de nos reli- 
gieux, ils se livrent à la prière, à l'étude des 
Livres saints, écrits dans le dialecte hindou, 
le Pâli, adressent des offrandes à leur Dieu et 
souvent, autour de leur temple, ils tournent 
avec lenteur en procession, en répétant le nom 
vénéré de Bouddha. 

Letemple différait bien des pagodes anna- 
mites, élevées à tel ou tel Esprit protecteur 
d'une province, d'une ville, à tel mâne d'une 



UNE BONZERIE LAOTIENNE 187 

dynastie. J'y remarquai fort une image de la 
déesse Kouanyn, déesse de la fécondité, qu'im- 
plorent les femmes stériles et qui vient aussi 
en aide au soldat, au marin, au voyageur en 
péril. Malgré ses bras multiples, vu sa pose, 
l'expression de sa figure et surtout l'enfant 
qu'elle portait sur son sein, je lui trouvai une 
grande ressemblance avec les images de la 
Vierge Marie. Je ne fus pas seul, d'ailleurs, à 
éprouver Cette impression, car le petit Dioc, me 
tirant par la manche, me dit, en me montrant la 
déesse : « Tiens 1 même chose, Madame Catho- 
lique I » 

Je revins auprès des moines ; mais bientôt ils 
me quittèrent, carie soleil baissait à l'horizon, 
et, le chapelet à la main, ils allaient réciter 
leurs prières, pendant qu'en face, dans le tem- 
ple, les enfants, que de riches Laotiens leur 
confient pour le temps de leur éducation, chan- 
taient tous en chœur. 

Des oranges, des bananes, des noix de coco, 
un superbe chapon me furent offerts par les 
bonzes, et ils refusèrent quoi que ce soit de ce 
que je leiir fis présenter en retour, ne devant 
rien manger entre le coucher et le lever du 
soleil. 

Jusqu'à minuit, je restai avec le chef du mo- 



188 UN AN CHEZ LES MUONGS 

nastère, cai^, à cette heure-là, tous devaient se 
lever pour de nouvelles prières. 

Il parlait annamite ; je pus donc facilement 
converser avec lui, et il me parut fort monté 
contre les Siamois, qui venaient de faire déca- 
piter un bonze très influent, un homme que le 
peuple considérait comme un saint et dont la 
mort avait plongé les Laotiens dans la cons- 
ternation. 

Le lendemain matin, je remontai sur mon 
éléphant et quittai ces moines, qui avaient 
produit sur moi une si vive impression. 

Je songeai, en même temps, que les premiers 
missionnaires catholiques, ^ témoins de leurs 
cérémonies, les crurent inspirés du démon. Le 
diable seul, pensaient-ils dans leur naïveté, 
avait pu leur apprendre à singer les pratiques 
de notre sainte religion. 

Ils ignoraient, les malheureux, que ces rites, 
ces pompes, c'est nous qui les avons emprun- 
tés au Bouddhisme et que, trois siècles avant la 
naissance de Jésus-Christ, les missionnaires 
indous, franchissant l'Himalaya, commençaient 
à convertir à la religion de Fo les centaines de 
millions de sectateurs qu'elle possède encore 
aujourd'hui. 



CHAPITRE XVII 

d'hANOI a YEN-BAY. — LE FLEUVE ROUGE. SA 

NAVIGABILITÉ 

Trois mois se sont écoulés depuis mon excur- 
sion dans le Cam-Mon. 

Me voici à Hanoï, prêt à rejoindre le haut 
pays, car je suis affecté à la compagnie d'In- 
fanterie de Marine qui tient garnison à Yen- 
Bay. 

Que d'ennuis et de déboires, pendant ces 
trois mois! 

C'est à la suite d'un incident qui fit grand 
bruit au Tonkin, qui devait faire grand bruit 
en France, mais que je ne raconterai pas ici, 
parce que le sujet m'entraînerait trop loin et 
qu'il ne se rattache pas aux Muongs, c'est à la 
suite de cet incident que j'ai quitté TAnnam. 

Pendant quelques jours j'ai pu profiter de 
mes loisirs dans la capitale du Tonkin ; mais 
il me faut partir, monter vers le haut Fleuve 
Rouge. 

Aux appontements des Messageries, le Lao- 

11. 



i90 UN AN CHEZ LES MITONGS 

Kay^ qui m'emporte, alargué ses amarres, nous 
gagnons lentement le milieu du fleuve, parmi 
la foule des sampans et des jonques ; les quais 
d'Hanoï s'effacent bientôt, et nous voici en plein 
Song-Koï, poussés vivement par l'énorme roue 
qui, placée à l'arrière du bateau, fait bouillon- 
ner les eaux rougeâtres. 

Sur les deux rives, distantes de plus de 
800 mètres, le brouillard du matin s'est dis- 
sipé; de nombreux sampans suivent le fil de 
l'eau ou remontent avec lenteur le courant; des 
bandes d'Annamites trottinent sur les digues et, 
au delà, jusqu'à l'horizon, s'étendent les rizières 
et les innombrables villages. 

La tour d'Hanoï a depuis longtemps dispa- 
ru; on n'aperçoit plus le petit blockhaus de la 
rive gauche, où jadis j'ai eu plus d'une alerte 
de nuit et qui alors formait tête de pont, en 
face des Chinois tenant encore Bac-Ninh. 

Mais voici Palan, ses pagodes blanches, ses 
colonnes de marbre, sur le bord du fleuve, et 
un peu plus haut, Sontay, notre première escale. 

La ville est au loin, invisible pour nous, 
mais sur la digue qui nous la cache s'élève le 
blockhaus que Ton a construit sur l'emplacement 
du fort de Phu-Sa, contre lequel les Turcos et 




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LE FLEUVE ROUGE 191 

rinfanterie de Marine de Tamiral Courbet ont 
livré tant d'assauts meurtriers. 

Tout, d'ailleurs, dans cette partie du Delta, 
nous rappelle des épisodes de la campagne. Au 
confluent de la Rivière Claire, s'élèvent les 
casernes et l'infirmerie de Viétri ; c'est là qu'on 
nous a débarqués, le 23 février 188S, pour mar- 
cher sur Tuyen-Quan assiégé. En face, Bac- 
Hat, gros village annamite, et, devant, la petite 
plage où l'on enterra, en novembre 1884, deux 
matelots tués à bord du Revolwer, 

Je revois le village renommé par ses soie- 
ries, aujourd'hui populeux et prospère, alors 
désert, à moitié brûlé. 

A ce spectacle si triste que j'évoque en moi, 
il me semble revoir, mouillée au milieu du 
fleuve, notre petite canonnière, aux plaques de 
blindage trouées comme des écumoires, au pa- 
villon déchiré par les balles. 

Bientôt nous dépassons le confluent de la 
Rivière Noire, qui double presque les eaux du 
fleuve ; nous laissons sur notre gauche Hong- 
Hoa, avec ses nouveaux bâtiments aux toits 
rouges, et si les rizières ouïes champs de canne 
à sucre, sur la rive opposée, s'étendent encore 
à perte de vue, du côté de la ville, la plaine 



192 UN AN CHEZ LES MUONGS 

est déjà resserrée entre le fleuve et les premiers 
contreforts des montagnes. 

A Ngoc-Tap, joli poste, dont la pagode per- 
chée sur un roc est à moitié cachée par de 
grands arbres, nous quittons définitivement le 
Delta; le haut fleuve commence. 

Dans cette vallée presque rectilîgne, qui des- 
cend depuis Lao-Kay, même depuis Man-Hao, 
le Song-Koï, large de 300 mètres en moyenne, 
est enserré d'abord par des mamelons boisés, 
puis, au second plan, par des collines de 5 à 
600 mètres de hauteur. Le courant est plus 
rapide, et, comnie la nuit vient, on mouille non 
loin de là, au pied du poste optique de Tu-My. 
Le lendemain, il nous faut naviguer toute la 
journée pour franchir les 70 kilomètres qui 
nous séparent encore de Yen-Bay. 

C'est là qu'en \ 889 s'arrêtait le service des 
Messageries ; au-dessus de Yen-Bay, les rapides 
commencent; le plus difficile de tous, le Tac- 
Haï, n'est qu'à 4.8 kilomètres du fort. 

Déjà, au mois dejuillet précédent, une expé- 
rience fut tentée pour remonter au delà, et elle 
avait pleinement réussi. 

Construit spécialement pour la navigation du 
Fleuve Rouge, le Lao-Kay avait pu, le premier, 
atteindre jusqu'au Yunnan. 



LE FLEUVE ROUGE 193 

Un seul accident avait eu lieu, au passage 
du Tac-Haï, par la rupture de l'amarre sur 
laquelle se hâlait le bâtiment. Il s'était échoué 
surunbancde sable, les eaux baissaient, et, mal- 
gré tous les efforts (on réquisitionna 400coolies), 
il fallut attendre une crue pour le renflouer. 

Ce n'est qu'au bout de huit jours, les eaux 
étant hautes, que le Lao-Kay déséchoué s'en- 
gageait à toute vapeur dans le Tac-Haï, le fran- 
chissait, et passait triomphalement devant le 
poste militaire de Traï-Hut; trois jours après, 
îl était à Lao-Kay. 

Si un tel service de navigation à vapeur est 
de toute utilité pour l'approvisionnement de 
nos postes, son fonctionnement régulier, sur 
une voie commerciale aussi suivie que celle du 
Fleuve Rouge, est d'une bien autre importance. 

Non seulement le Fleuve Rouge est le seul 
débouché direct du Yunnan vers la mer, mais 
encore il est déjà utilisé pour le transport en 
transit des marchandises allant du Yunnan au 
Quang-Si et vice versa. 

Dès 1889, le commerce reprenait; la voie du 
Fleuve Rouge était suivie par de nombreux 
convois de j.onques. 

Rien de plus pittoresque que ces convois se 
suivant sur le fleuve. 



194 UN AN CHEZ LES MUONGS 

On monte à la cordelle, on descend à l'avi- 
ron, et, si le vent est favorable, les voiles en 
nattes sont déployées. 

Les bateliers annamites chantent, en manœu- 
vrant leurs longues rames; les jonques s'avan- 
cent lentement ; devant elles défilent les col- 
lines boisées, les petits bancs de sable blanc 
élincelant au soleil, lorsque les eaux sont basses, 
les hameaux flottants, aux cases construites 
sur des radeaux et les caï-nhàs des nombreux 
villages annamites, aux toits de paille ou de 
feuilles de latanier, à demi cachées par les aré- 
quiers et les bambous. 

Si le convoi transporte des marchandises, 
les gros mercantis chinois ne se montrent guère 
à Textérieur; couchés sous la paillote, ils fu- 
ment tranquillement l'opium, bercés par le 
léger roulis de l'embarcation. 

Quelquefois, c'est un convoi militaire. Sur la 
paillote veillent les tirailleurs, accroupis, la ca- 
rabine sur les genoux. 

La ceinture et la jugulaire rouge des petits 
Tonkinois se voient de loin, et si un détache- 
ment suit la route de terre, si un convoi des- 
cend en sens inverse on hèle ceux qui montent. 

Le casque blanc d'un pontonnier ou d'un sol- 
dat d'Infanterie de Marine paraît aussitôt, et le 




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LE FLEUVE ROUGE , 195 

Français vous donne des nouvelles du Delta, 
de ce Delta si agréable à habiter et que Ton 
considère presque comme la France, lorsque 
Ton est perdu dans les hautes régions. 

Désormais, les vapeurs des Fluviales et ceux 
de la C'^ Roques vont parcourir le fleuve. De- 
vant chaque poste, on entendra leur sifflet d'a- 
vertissement : ce sera, certes, moins poétique, 
mais on ira d'Hanoï à Lao-Kay en quatre jours 
au lieu d'en mettre vingt ou vingt-cinq. 

C'est que, depuis ce temps, on a fait bien des 
efforts, couronnés d'un plein succès. 

MM. Marty et d'Abbadie, directeurs des Mes- 
sageries Fluviales, ont fait améliorer les pas- 
sages. 

M. Repton, envoyé par eux avec une nouvelle 
chaloupe spécialement construite dans ce but, 
a pu faire sauter plusieurs roches du Tac -Haï 
et pratiquer ainsi un chenal excellent. 

Les rapides situés en amont ont été de même 
rendus plus praticables. 

Un second vapeur, sorti des chantiers de la 
Compagnie, à Haïphong, le Yunnan^ long de 
46°". etcalant 0™. 70, a dernièrement (août 1890) 
effectué en soixante heures la montée d'Hanoï 
à Lao-Kay. 

La descente s'est faite en seize heures ! 



i96 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Des bâtiments monoroues, ne calant pas plus 
de m. 70 et animés d'une vitesse minima de 
9 nœuds, grâce à laquelle ils peuvent refouler 
les plus forts courants, qui, même au Tac-Haï, 
n'atteignent pas 6 milles à Theure (11 .112 mè- 
tres), de tels bâtiments seront aptes, en toute 
saison, à remonter jusqu'à Lao-Kay. 

Le problème de la navigabilité du Fleuve 
Rouge est donc résolu; les communications ra- 
pides entre le Yunnan et le Tonkin sont éta- 
blies, dès aujourd'hui. 

Les Anglais, émus de ce résultat, voudraient 
presser l'étude des chemins de fer, qui, de la 
Birmanie, doivent pénétrer dans le Yunnan et 
offrir un débouché aux immenses richesses 
minières de cette province. 

Mais une telle route nécessite des travaux gi- 
gantesques, tandis que la voie du Fleuve Rouge 
est pour nous un chemin court, rapide et sûr. 

Et, môme dans le cas où la voie fluviale nous 
semblerait insuffisante, il nous est facile de la 
doubler par une voie ferrée. 

Les collines de la rive gauche, collines de 
formation jurassique, présentent entre elles de 
longues vallées parallèles au fleuve. Les af- 
fluents peu nombreux de cette rive ne néces- 
sitent pas, pour être franchis, des travaux d'art 



LE FLEUVE ROUGE 197 

importants, et, si nous le voulons, avant que 
les chemins de fer anglais soient bien avancés, 
les rails de la voie de Lao-Kay à Hanoï con- 
tourneront, comme un long ruban d'acier, les 
mamelons riverains du fleuve, et les éléphants 
sauvages, que Ton rencontre encore dans les 
immenses forêts de Lam, s'enfuiront épouvantés 
par le sifflet de nos locomotives. 



CHAPITRE XVIII 

LE FORT d'arrêt DE YENrBAY. — HYPOTHESE d'uNE 
INVASION CHINOISE. — LA VIE AU FORT 

Yen-Bay, ma nouvelle demeure, s'élève sur 
la rive gauche du Fleuve Rouge, à 170 kilo- 
mètres en aval de Lao-Kay, à 170 kilomètres 
aussi en amont d'Hanoï; son fort d'arrêt garde 
la route du Delta contre une invasion descendue 
du Yunnan. 

En ce point, jadis fortifié par les Pavillons- 
Noirs et d'où le colonel de Maussion les chassa 
en 1886, nous avions subi l'attraction, pas tou- 
jours heureuse, qu'exercent sur nous les cita- 
delles annamites ou les positions chinoises, et 
nous avions installé un grand ouvrage fortifié. 

De nombreux mamelons ont été écrétés, les 
déblais ont rempli l'espace qui les séparait, et 
un fort, d'un tracé bizarre, a surgi à un coude 
du fleuve. 

Cequi donne à cet ouvrage un aspect curieux, 
c'est le ravin qui le creuse au centre, prenant 
naissance au sommet, et se dirigeant vers la 



200 UN AN CHEZ LES MUONGS 

gorge que ferment un mur crénelé et un che- 
min couvert. 

Des chemins en corniche grimpent sur les 
flancs du ravin et donnent accès aux terre- 
pleins sur lesquels s'élèvent Yinfirmerie, le 
pavillon des officiers et les casernes. 

La poudrière, les magasins, Tarmurerie sont 
bâtis au centre, au fond du creux, par consé- 
quent bien à Tabri ou, en termes techniques, 
bien défilés. 

Malheureusement le flanc droit n'est nulle- 
ment protégé des coups de la rive droite, et sur 
ses terre-pleins très étroits la construction de 
parades est impossible. 

A la fin de 1889, le fort de Yen-Bay était loin 
d'être prêt. Les casernes en construction, les 
magasins inachevés, les escarpes non revêtues, 
les lignes Decauville se croisant de toutes parts, 
le faisaient plutôt ressembler à un vaste chan- 
tier qu'à une forteresse. 

Yen-Bay, une fois achevé etarmé, doit arrêter 
les troupes chinoises descendant du Yunnanpar 
la vallée du Fleuve Rouge, tandis que celles 
suivant la Rivière Claire viendront se heurter à 
Tuyen-Quan, où nous avons construit deux forts . 

Il complète ainsi notre système défensif du 
Tonkin, car les routes débouchant du Quang- 



CROQUIS DU FORT DE YEN-BAY 

(Croquis de l'auteur.) 




HYPOTHESE D'UNE INVASION CHINOISE 201 

Si sont également gardées par la place de Taï- 
Nguyen et surtout par celle de Lang-Son, où 
Ton a exécuté d'importants travaux. 

Mais si les fortifications de ces points d'arrêt 
ne peuvent nous inspirer toujours une confiance 
sans borne, ce qui doit nous rassurer, quoi 
qu'il arrive, c'est la lenteur de la mobilisation 
et de la concentration de l'armée chinoise. 

Seul, chez les Célestes, le corps d'armée du 
Petchili. est organisé ; au sud de l'empire 
Chinois, il n'y a aucune force redoutable. 

Le manque de voies ferrées, l'insuffisance 
des routes, la difficulté de faire vivre des masses 
d'hommes, dans ces régions presque désertes, 
qui ne sont que le prolongement de notre haut 
Tonkin : voilà ce qui nous protège bien plus 
que nos fortifications. 

C'est après la prise de Sontay (décembre 1883) 
que les troupes chinoises commencèrent à af- 
fluer au Tonkin . Chassés de Bac-Ninh, trois mois 
plus tard, les réguliers se retirèrent sur la route 
de Lang-Son, et ce n'est qu'au bout d'un an 
que le vice-roi de Canton réussit enfin à masser, 
aux alentours de cette place, un corps de 25 à 
30.000 hommes. Encore les culbutâmes-nous, 
au mois de février 1885, et si, après le départ 
d'une brigade, si, après une série de combats 



202 UN AN CHEZ LKS MUONGS 

glorieux on battit en retraite, cela est dû à une 
suite de circonstances malheureuses et à un 
affolement qu'il serait difficile, espérons-le, de 
voir se reproduire. 

Quant aux troupes régulières, que le vice-roi 
du Yunnan et du Setchouen envoya contre nous, 
qu'auraient-elles fait, sans l'appui des Pavillons- 
Noirs de Luh-Vinh-Phuoc ? 

Est-il donc bien hardi d'en conclure que des 
renforts considérables pourraient être envoyés 
de France, bien avant que les Chinois eussent 
pu attaquer le Tonkin, et, même en cas d'une 
guerre européenne, qui sait si la campagne ne 
serait pas terminée en France, avant quel'armée 
impériale eût prononcé un sérieux mouvement 
offensif contre notre corps d'occupation ? 

D'ailleurs, gens pratiques, les Chinois ne 
tiennent nullement à se lancer dans les aven- 
tures pour s*emparer de ce pays. Leurs immi- 
grants y viennent faire forlune ; peu à peu ils 
envahissent toutes les villes, monopolisent en 
partie le commerce, jouissent, sous notre domi- 
nation, d'immunités qu'ils n'auraient pas sous 
un autre régime : c'est, je crois, tout ce qu'ils 
demandent. 

La Chine possèdcj il est vrai, depuis 1888^ 




HOMME ET FEMMES MANS 



LE FORT D'ARRÊT DE YEN-BAY 203 

une belle escadre de deux cuirassés et de cinq 
croiseurs protégés à grande vitesse, escadre que 
j'ai eu Toccasion de voir à Saigon, et près de 
laquelle, de l'avis de tous les officiers de naarine, 
notre division navale de l'Extrême-Orient fait 
triste figure. 

En cas de conflit, c'est au bombardement de 
quelques points sans importance que se borne- 
rait le rôle de cette escadre ; Saigon et Haï-Phong 
seraient vite mis à l'abri, il faut bien le croire, 
par des lignes de torpilles placées à l'entrée 
des rivières,, et les torpilleurs de la défense 
mobile ne resteraient pas inactifs. 

Mais, si la marine a fait de grands progrès, 
longtemps encore l'armée chinoise, sauf le corps 
du Petchili, constituera « une quantité négli- 
geable j>. 

L'Ecole militaire de Tien-Tsin ne fournit pas 
d'instructeurs aux troupes du Sud, et, tant 
qu'elles continueront à être commandées et ad- 
ministrées par des mandarins ignorants et pré- 
varicateurs, nous pourrons envisager l'avenir 
avec tranquillité. 

Mais revenons à Yen-Bay. 

L'existence dans le fort n'avait rien dé bien 
folâtre; ces rampes, ces talus, ces parapets of- 



204 UN AN CHEZ LES MUONGS 

fraient un coup d'oeil singulièrement monotone. 

Dans le pavillon des ofBciers, grand bâtiment 
rectangulaire à larges vérandas, qui s'élevait 
sur le tQrre-plein du bastion Nord-Est, j'occu- 
pais une vaste chambre avec cabinet; de mes 
fenêtres, je jouissais d'une jolie vue sur le fleuve 
et sur les collines de la rive opposée, qui trop 
souvent disparaissaient, masquées par les pluies 
fines et froides de ce mois de novembre. 

Lors des beaux jours, on allait parfois faire 
une promenade sur le bord du fleuve, une course 
à cheval sur la route deTuan-Quan, ou bien on 
rendait visite aux officiers de tirailleurs, dans le 
petit camp palissade, qui, vis-à-vis de la gorge 
du fort, contenait les baraquements de leur, 
compagnie; de là, on descendait au village, 
aux cases habitées par quelques paysans, par 
des marchands surtout ; à la tombée de la nuit, 
la boutique d'un débitant chinois, était le rendez- 
vous général . 

On jouait d'interminables parties, on bavardait 
à n'en plus finir.; enfin nous remontions au fort, 
avec les artilleurs et le médecin, pendant que 
les officiers de tirailleurs rentraient à leur camp. 

Tous les huit jours, le Lao-kay nous mettait 
en communication avec le Delta. 

C'était un événement que l'arrivée de la cha- 



LA VIE AU FORT 205 

loupe ; quand son sifflet retentissait au loin, du 
haut de notre véranda, nous la regardions s'a- 
vancer, disparaître un instant au coudedufleuve, 
pour bientôt virer et venir mouiller au pied des 
talus du fort. 

Peu d'instant après, n&us avions notre cour- 
rier; je passais alors quelques moments agréa- 
bles; deTun à l'autre on se prètaitles journaux, 
le livre nouveau que l'on avait pu recevoir, et 
j'oubliais mes ennuis, heureux surtout de sen- 
tir que l'arrivée de chaque courrier me rappro- 
chait du jour où je reverrais la France. 

Mais cette vie monotone ne devait pas durer 
longtemps. Juste un mois après mon arrivée à 
Yen-Bay, une révolte éclatait dans le Thanh- 
Hoa-Dao, et je partais en colonne. 



r 



12 « 

I 



CHAPITRE XIX 

HISTOIRE DU PAYS DES SEIZE CHAUS. — LA FAMILLE DE 
DÉO-VAN-TRI. — RÉVOLTE DU THANH-HOA-DAO 

Tout le massif montagneux compris entre le 
Fleuve Rouge et la Rivière Noire est habité 
par des populations ThaïSjMangs, Mans etMéos. 

Seuls les villages situés sur le bord du fleuve 
et dans les vallées inférieures des affluents sont 
occupés par des Annamites. 

Au delà de Yen-Bay, les gens de la plaine 
n'ont guère remonté le Song-Koï; si on les y 
rencontre, c'est en général comme trafiquants, 
non comme agriculteurs fixés dans le pays. 

Les divisions administratives se sont ressen- 
ties des divisions'ethnographiques, ainsi lequan- 
huyen (sous-préfet) de Tran-Yen,fixé à Yen-Bay, 
ne commande qu'à 50 kilomètres en amont du 
fort, et son influence ne va pas plus loin que 
les rives du fleuve. 

Au delà, les chefs indigènes, obéissant plus 
ou moins aux ordres des mandarins annamites, 
exercent une autorité absolue. 



208 UN AN CHEZ LES MUONGS 

C'est le pays des seize Chaus de la Rivière 
Noire; il couvre une immense étendue, entre la 
principauté de Luang-Prabang et le Yunnan, 
et les territoires de plusieurs chaus (districts) 
s'étendent sur la rive gauche du Fleuve Rouge. 

Le régime féodal se retrouve là dans toute 
sa force. Les chefs absolus de la région, les 
thuonc-shu, se succédaient de père en fils. Dans 
cette famille régnante, étaient pris la plupart 
des quan-chaus ou tri-chaus placés à la tète 
de chacun des chaus ou divisions administra- 
tives. Plus bas enfin, les chefs de canton appar- 
tiennent toujours à la noblesse du pays. 

Avant notre arrivée, le thuonc-shu recevait 
l'investiture du vice-roi du Tonkin, et les 
quan-chaus, ayant aussi rang de mandarins, 
voyaient leurs charges confirmées par le gou- 
verneur annamite d'Hong-Hoa. 

Mais cette ingérence des fonctionnaires de 
la cour de Hué dans les affaires du pays muong 
était toute superficielle : c'est à leur naissance 
que les chefs devaient le pouvoir, être recon- 
nus par les autorités annamites n'étant qu'une 
simple formalité. 

L'histoire des seize Chaus, depuis le commen- 
cement du siècle, montre l'indépendance dont 



HISTOIRE DU PAYS DES SEIZE CHAUS 209 

les Muongs ont toujours joui vis-à-vis de TAn- 
nam. 

Cette histoire, sur laquelle je n'ai pu trouver 
aucun document écrit, c'est par mes conversa- 
tions avec le cai-tông (chef de canton) de 
Nhé-Lô et avec d'autres seigneurs thaïs, que 
j'en ai démêlé les principaux traits. 

Lorsque^ par hasard, entre deux reconnais- 
sances, j'avais une journée de libre à Nhé-Lô, 
fuyant un vieux chef de bataillon qui comman- 
dait le poste, je me rendais chez le cai-tông, 
et celui-ci, descendant de la famille des Bao- 
Anh. qui, au siècle dernier, régnaient sur les 
Muongs, m^instruisit de quelle façon ses ancêtres 
avaient perdu le pouvoir. Ces récits, et ceux 
qui se rapportent aux événements de ces der- 
nières années, je crois pouvoir les résumer, car 
ils me furent confirmés par d'autres chefs venus 
de la Rivière Noire. 

En l'année 1800, à la mort de Bao-Anh, 
thuonc-shu des seize Chaus, le kinh-luoc (vice- 
roi du Tonkin), méconnaissant les principes 
d'hérédité qui jusqu'alors avaient prévalu, 
nomma un mandarin annamite, à la tête des 
territoires muongs. 

Une révolte éclata aussitôt. 

Le fils du thuonc-shu défunt, dépossédé de 

' 12. 



210 UN AN CHEZ LES MU0N6S 

tous droits à la succession de son père, entra 
en pourparlers avec le vice-roi du Yunnan, lui 
offrit le territoire de Phong-Tho et obtint de lui 
des secours en hommes et en munitions. 

Lorsque, avec leur duplicité habituelle, les 
mandarins annamites se furent emparés par 
trahison du chef muong; lorsque celui-ci, s'é- 
tant rendu sans défiance à Hong-Hoa pour trai- 
ter de la paix, eut eu la tête tranchée, son fils 
se réfugia en Chine, et, nommé mandarin chi- 
nois, s'installa àMontzé. 

Une grande levée de boucliers allait se pro- 
duire dans les seize Chaus; soutenus par les 
armes chinoises, les Muongs pouvaient repous- 
ser toutes les armées annamites; le pays allait 
définitivement échapper à Tinfluence de Hué. 

Un seul moyen s'offrait au kinh-luoc, pour 
réparer en partie les fautes commises : renon- 
cer à son ingérence directe sur le pays et pla- 
cer à la tète des montagnards un homme de 
leur race. 

Quinze ans après l'ouverture du conflit, un 
noble thô fut nommé thuonc-shu des 16 Chaus, 
et peu à peu il gagna dans le pays la même in- 
fluence que celle de la famille déchue des Bao- 
Anh. 

Mais les mandarins chinois avaient pris au 



HISTOIRE DU PAYS DES SEIZE CHAUS 211 

sérieux Toffre faite par ces derniers; ils vou- 
laient occuper Phong-Thô, et longtemps le 
nouveau chef muong eut à lutter contre les ré- 
guliers du Yunnan, pour conserver la posses- 
sion de ce poste. On voit encore, dans les envi- 
rons de Phong-Thô, les restes des tranchées 
chinoises; plusieurs fois, vers l'année 1820,1e 
village fut pris et brûlé par les Célestes. 

Vers 1 850, les premières tribus mans et mangs 
firent leur apparition dans le pays. Les habi- 
tants du Yunnan avaient appris le chemin des 
riches vallées des 16 Chaus; le climat tempéré 
leur plaisait ; ils vinrent s'installer à mi-hau- 
teur, dans les espaces laissés libres, et ces 
hommes de race jaune se plièrent rapidement à 
l'autorité des chefs thaïs de la contrée. 

Ce n'est que dix ans plus tard, en 1860, que 
la région fut troublée par l'arrivée de Quang- 
Ngo-Cong, auquel succéda bientôt son lieute- 
nant, Luh-Vinh-Phuoc. 

Venu du Quang-Tong et du Quang-Si, avec 
ses Pavillons-Noirs, débris des Taï Pings^ ces 
terribles rebelles aux longs cheveux^ qui 
avaient mis la dynastie mongole à deux doigts 
de sa perte, le chef cantonnais, s'installant à 
Lao-Kay, rançonna la région sans merci. 

La révolte musulmane du Yunnan, qui occu- 



212 UN AN CHEZ LES MUONGS 

pait alors toutes les forces régulières chinoises, 
l'expédition française deCochinchine, qui absor- 
bait entièrement la cour de Hué, le manque de 
cohésion des Muongs, tout cela permit à ce fé- 
roce aventurier de se tailler un royaume sur le 
Fleuve Rouge, et il se nomma lui-même Grand 
Mandarin du pays. 

Le commerce âur le Song-Koï subit alors de 
dures épreuves. D'énormes droits étaient pré- 
levés, à Lao-Kay, sur toutes les marchandises, 
et, bien que ces droits eussent été acquittés, les 
jonques n'en étaient pas moins quelquefois atta- 
quées, un peu plus bas, et leurs équipages passés 
par les armes. 

Le gouverneur d'Hong-Hoa essaya bien de 
chasser les Pavillons-Noirs ; mais que pouvaient 
les faibles soldats annamites contre ces bandes 
fortement organisées? Seul, M. Jean Dupuis, 
grâce au concours du vice-roi du Yunnan, grâce 
à une forte escorte de Malais et de Chinois, en- 
cadrés par des Européens, put, avec ses canon- 
nières, passer devant Lao-Kay, sans être mo- 
lesté. A deux reprises, en 1872 et 1873, ce hardi 
Français, commerçant adroit, explorateurintré- 
pide, parcourt le fleuve. N'importe 1 Luh-Vinh- 
Phuoc se maintient toujours à Lao-Kay, et 
chaque année sa douane prélève deux raiUions 



HISTOIRE DU PAYS DES SEIZE CHAUS 213 . 

de francs sur les commerçants assez courageux 
pour s'aventurer sur le Song-Koï. 

Mais, dans le Delta, la situation s'est profon- 
dément modifiée. Rivière a repris la politique 
de Francis Garnier, et, en avril 1881, la citadelle 
d'Hanoï vient d'être enlevée par les Français, 
en un tour de main. 

Les mandarins de Hué, qui viennent de nous 
lasser par leurs ruses, ne peuvent pas compter 
sur leurs troupes pour une lutte ouverte; ils 
ont alors recours aux Pavillons-Noirs. La paix 
est faite avec Luh-Vinh-Phuoc, et ses condot- 
tieri, pris à la solde de l'Annam, marchent con- 
tre les « pirates de l'Occident » . 

Des contingents muongs suivent aussi ; 
plus d'un de ces Pu-Thïas, aujourd'hui nosplus 
sûrs alliés, a entendu siffler les balles françai- 
ses et éclater nos obus à Sontay, à Hong-Hoa, 
à Tuyen-Quan; parmi ces jeunes chefs, qui nous 
reçoivent avec tant de déférence, plus d'un 
peut-être a trempé ses mains dans le sang de 
pauvres soldats décapités, près du pont de Pa- 
pier ou dans les tranchées du fort de Phu-Sa. 

Après Hoa-Moc, ce conibat où les Pavillons- 
Noirs résistèrent tout un jour à la canonnade 
de trois batteries et aux assauts furieux d'une 
brigade et nous infligèrent des pertes si cruelles, 



214 UN AN CHEZ LES MUONGS 

(nous mettant 648 homracs, dont 26 officiers, 
hors de combat), Luh-Vinh-Phuoc, décidément 
vaincu, se réfugia dans le Yunnan ; les débris 
de ses troupes se dispersèrent dans le haut Ton- 
kin, et les Muongs rentrèrent chez eux. 

Ces événements avaient favorisé la fortune 
d'un petit chef muong, qui, sorti dupeuple, sim- 
ple habitant du village de Ban-Van, étaitarrivé, 
grâce aux présents offerts au gouverneur d'Hong- 
Hoa, puis aux services rendus à Luh-Vinh- 
Phuoc, à obtenir le grade de chef de canton, 
puis la charge de quan-pliong, c'est-à-dire de 
chef militaire des seize Chaus. charge qu'il cu- 
mulait avec celle de tri-chau de Chieû-Tau. 

Le thuonc-shu Déo-Van-Tri, fils du seigneur 
qui, en 1815, avait été placé à la tète de la ré- 
gion, ne voyait pas avec plaisir Télévation de 
ce parvenu, et, lorsque ce dernier osa lui de- 
mander sa fille en mariage, il la lui refusa avec 
hauteur : une fille noble ne pouvant s'allier au 
fils d'un coolie. 

Furieux de cet affront, le quan-phong s'in- 
surgea, sous un prétexte futile, et, comme il 
venait d'apprécier notre force en luttant contre 
nous dans le Delta ; comme nous occupions 
déjà la ligne du Fleuve Rouge jusqu'à Tuan- 
Quan, il se rendit à Hong-Hoa pour solliciter 



FAMILLE DE DEC-VAN-TRI 213 

des secours, pendant que Déo- Van-Tri s'adres- 
sait au vice-roi du Yunnan, qui, au mépris des 
traités, lui envoya 700 irréguliers, avec lesquels 
le chef muong promettait de nous ramener jus- 
qu'à la mer. 

Mais la colonne Pelletier le délogea du chau 
de Chieû-Tau, et Tannée suivante, en 1887, la 
colonne Pernod remontait toute la Rivière 
Noire, le chassait de Laï-Chau et le forçait à 
chercher un asile en Chine. 

Nommé mandarin chinois, Déo-Van-Tri au- 
rait longtemps continué par ses agissements 
à troubler le pays, sans la politique habile du 
commandant Pennequîn. 

Cet officier supérieur, nommé résident de 
Son-La, en 1888, avait, je l'ai raconté ailleurs, 
fait évacuer tous les territoires soumis à sa 
surveillance par les bandes chinoises qui les 
occupaient. • 

Le quan-phong, récompensé des services 
qu'il nous avait rendus (on le décora de la Lé- 
gion d'honneur), M. Pennequin s'était attaché 
à rétablir, dans le pays, l'autorité des anciens 
chefs et partout les seigneurs de la famille de 
Déo-Van-Tri étaient rentrés en fonction. Ce der- 
nier même avait envoyé son fils au commandant, 
il négociait sa soumission, et la paix la plus 



216 UN AN CHEZ LES MUONGS 

complète régnait dans toute l'étendue de la 
résidence do Son-La. 

Sous l'administration éclairée du comman- 
dant Pennequin, le pays muong, si longtemps 
désolé par la guerre, jouissait enfin de quelque 
quiétude, lorsque les trois cantons de Han-Son, 
Phu-Nam et Son-Ha, formant le Thanh-Hoa- 
Dao, et le huyen de Van-Chan, situé à l'est, 
furent séparés de Ja résidence de Sou-La et 
rattachés à celle d'Hong-Hoa. 

Les populations thaïs, habitant ces régions, 
reprenaient peu à peu leurs travaux ; déjà une 
récolte de riz avait été. productive, la seconde 
allait être lovée, iorsquele vice-résident d'Hong- 
Hoa envoya parmi ces agriculteurs, jusqu'alors 
à peu près indépendants, des mandarins anna- 
mites chargés de faire rentrer l'impôt. 

L'installation parmi eux de ces nouveaux 
fonctionnaires rapaces, opérant sous notre pro- 
tection, nous aliéna aussitôt l'esprit des habi- 
tants. 

Peu après, l'autorité militaire arrêtait inuti- 
lement, pour laisser ensuite maladroitement 
échapper, le chef de canton de Son-Ha. 

A la tête des montagnards mans et méos de 
son canton et do 80 Chinois appelés par lui 




ENTREE DU FOUT MUONG DF. PHONG-THO 



mur te auuin. 'jimnutrwA *« i.., i.,^^ 
jadû- ow. wr uu» .-r-^. <^, ui^^.::..^,. ,,. 

^^ ^ rv..^- ^ :. _ ..^ . f. 

< a: t ..' .-. . ' 



"Df«- 



218 UN AN CHEZ LES MUONGS 

répreuve des balles, et, une fois la nuit venue, 
on ne devait pas allumer une bougie sous peine 
de voir les projectiles pleuvoir immédiatement. 

Au bout de quinze jours, une colonne vint en- 
fin délivrer la garnison et le poste fut supprimé. 

M. MoU, le sous-lieutenant qui venait de si 
bien se défendre à Tu-Lé, prit le commande- 
ment du poste de Gia-Hoï ; mais bientôt s'y 
trouva dans une situation aussi périlleuse, blo- 
qué pour la deuxième fois. 

On vint encore le dégager, non sans pertes, 
et, comme précédemment, on évacua Gia-Hoï. 
Par suite de ces reculades successives, le poste 
de Nhé-Lô se trouvait en tète de ligne; natu»* 
Tellement il fut investi à son tour, dès que les 
troupes eurent repris le chemin du Fleuve 
Rouge. 

Dans Nhé-Lô, avec le peloton du sous-lieu- 
tenant Moll, était enfermé le commandant du 
cercle de Déo-Hat. Les effectifs des postes voi- 
sins ne permettaient pas le formation d'une 
colonne de secours, et, comme la situation 
était critique, ce fut encore à la garnison de 
Yen-Bay qu'incomba la mission de débloquer 
Nhé-Lô. 



CHAPITRE XX 

LE DÉBLOQUEMENT DE NHÉ-LO. — MARCHE FORGÉE. — 
LES TRAINARDS. — SURPRISE D*UN DÉTACHEMENT 
PAR LES CHINOIS. — LES TÊTES COUPÉES. — EtlSe 

et aratro. 

C'est le 22 novembre que nous reçûmes, à 
Yen-Bay, Tordre de former une colonne pour 
aller immédiatement au secours du comman- 
dant B... enfermé dans Nhé-Lô. 

Ma compagnie, déjà réduite à HO hommes par 
les évacuations, devait fournir 45 hommes, qui 
marcheraient sous mon commandement. 

Nos soldats étaient tellement épuisés par 
les expéditions précédentes que Ton eut toutes 
les peines du monde à en trouver parmi eux 
quarante-cinq réellement valides. 

Une reconnaissance de quinze hommes était 
partie le matin sur la route de Lam» On leur 
prescrivit de rentrer ; à une heure du matin > 
ils étaient de retour, touchaient leurs vivres, 
leur campement, et, deux heures après, em* 
barqtlaieat dans les jonques» 



SIO UN AN CHEZ LES MUONGS 

La section d'Artillerie, qui, avec l'Infanterie 
de Marine et un détachement du Génie formait 
la garnison du fort, ne put se joindre à la co- 
lonne, car elle no possédait pas encore son 
matériel. Une ou deux pièces de 80 m/m de 
montagne nous eussent cependant rendu bien 
des services, mais il fallait les attendre de Lao- 
Kaï; là, on avaitdes canons etpas d'artilleurs, à 
Yen-Bay, des artilleurs, et pas de canons. 

A cinq heures du matin, les jonques pous- 
saient au large, emportant avec mon détache- 
tachement la compagnie de tirailleurs tonki- 
nois. Le chef de bataillon du fort avait pris le 
commandement des troupes. 

A 10 heures, nous débarquions au pied dtt 
poste de Yen-Luong. Un peloton de tirail- 
leurs et 25 hommes de la Légion se joignaient 
à la colonne, et, à midi précis, nous nous en- 
gagions sur la route de Daï-Lich. 

Malgré la saison avancée, la chaleur était 
torride; nous longions des marais d'où s'exhal- 
laient des miasmes pestilentiels ; à chaque ins- 
tant, un de mes hommes restait en arrière. 

Ceux qui, en marche la veille et la nuit pré- 
cédente, n'avaient, depuis trente-six heures, 
pu prendre une minute de repos, se traînaient 
et s'arrêtaient malgré mes exhortations. 



LE DÉBLOQUEMENT DE NHÉ-LO 221 

A Déo-Go, ancien poste abandonné, nous 
fîmes une courte halte; les traînards rejoigni- 
rent enfin. Le terrain devenait montueux, la 
marche plus pénible : bien vite les défaillances 
se renouvelèrent. 

Les hommes de la Légion, moins fatigués et 
plus robustes que leurs camarades, prenaient 
les fusils, les couvre-pieds de ceux-ci, les car- 
touches. J'avais, depuis longtemps, mis pied à 
terre, pour permettre aux plus éreintés de se 
reposer en montant à tour de rôle sur mon che- 
val, mais cela n'empêcha pas deux d'entre eux 
de tomber sans connaissance, atteints d'accès 
comateux. 

Je fis prévenir le commandant, et, sur son 
ordre, je restai en arrière, pour m'assurer que 
tout mon monde suivait. 

A la tombée de la nuit, j'étais encore dans 
la montagne, suivi de quelques hommes valides, 
poussant les traînards et veillant à ce que Ton 
n'abandonnât pas mes deux malades qui, cou- 
chés sur des brancards, n'avaient pas encore 
repris leurs sens. 

Les coolies qui les portaient s'étaient sauvés, 
profitant d'un moment d'inattention des tirail- 
leurs chargés de leur surveillance, et ce sont 



2i« UN AN CHEZ LES MUONGS 

ces derniers que, malgré leurs plaintes, j'avais 
dû placer aux brancards. 

Les tirailleurs, croyant mes soldats morts, 
voulaient les lâcher ; ils se prétendaient ma- 
lades à leur tour, geignaient pitoyablement; ce 
ne fut qu'en les menaçant de mon revolver que 
je les fis avancer. 

Ail heures du soir, j'arrivai à Daï-Lich; la 
tête de colonne y était entrée à 7 h. 1/2, le con- 
voi à 9 heures. 

Cette longue marche à pied, à la lueur d'une 
lanterne, au milieu de la forêt et des fondrières, 
m'avait donné la fièvre. Je me couchai sans 
dîner, et le lendemain matin nous repartions, 
renforcés par 60 tirailleurs du poste de Daï- 
Lich, mais y laissant sept malades de l'Infan- 
terie de Marine. 

A 10 heures, nous sommes à Lang-Mi, ancien 
poste français ; car toute cette région a été cou- 
verte de postes aussi malsains et aussi horri- 
blement installés les uns que les autres. 

J'ai heureusement marché derrière l'avant- 
garde ; nous n'avons subi ni à-coups, ni temps 
d'arrêt, et mes hommes, s'iostallànt sur le bord 
d'unruisseau, commencent à déjeuner. Ma can- 
tine est encore bien loin, au convoi qui n'arri- 
vera que dans une heure; mais Dioc est là, avec 



LE DÉBLOQUEMENT DE NHÉ-LO 22^ 

un poulet froid, du pain, un bidon de vin. Les 
braves Légionnaires nous donnent un excellent 
càfé^ et je déjeune avec le lieutenantde Tavant- 
garde. J'apprends alors ce que tous mes cama- 
rades ont connu, la veille au soir. 

Le sous-lieutenant Moll, avec 40 tirailleurs 
est sorti. do Nhé-Lô, envoyé pour rétablir les 
communications avec Déo-Hat; il a été griève- 
ment blessé ; sa troupe s'est débandée en partie ; 
c'est par un miracle que le capitaine de Déo- 
Hat a pu arriver à temps et le recueillir. 

Or, son chef, le commandant B..., est resté 
seul à Nhé-Lô, avec 27 tirailleurs : il faut 
qu'on se hâte, si on veut encore retrouver le 
poste en notre possession. 

Le soir, nous couchons à Vuc-Tuan, encore 
un ancien poste ; la colonne campe au pied du 
mamelon, et je m'établis au sommet avec mes 
soixante Européens. [ 

Le 25 novembre, nous approchons de Déo-Hat. 
On vient de sortir de la forêt et de s'engager 
dans une plaine herbeuse, lorsque, à côté dé 
l'ancien poste de Ba-Ké, nous croisons un dé- 
tachement de tirailleurs, escortant le sous-lieu- . 
tenant Moll, que quatre coolies muongs portent 
dans une civière. 

Mon malheureux camarade me reconnaît 



224 UN AN CHEZ LES MUONGS 

aussitôt, et il a la force de m'instruire en quel- 
ques paroles de son aventure. 

«Sorti de Nhé-Lô avec 40 hommes, me dit-il, 
je me trouvais à mi-chemin de mon poste et de 
Déo-Hat, lorsque je tombai dans l'embuscade où 
m'attendaient une trentaine de Chinois. 

« La route, tu le verras, débouche en ce point 
dans une petite plaine couverte d'anciennes 
rizières abandonnées et envahies parles hautes 
herbes. 

« A gauche, à 100 mètres environ du chemin, 
se trouve une colline boisée. A flanc de coteau, 
et au milieu des arbres, un profond caniveau 
court le long de la colline, destiné à recueillir 
les eaux de la montagne et à les empêcher de 
raviner les rizières, que les habitants cultivaient 
jadis. 

4 Les arbres cachent complètement cette tran- 
chée; je ne pouvais en soupçonner l'existence, 
et c'est là que les Chinois s'étaient embusqués, 
enterrés jusqu'aux épaules, tenant la route sous 
leurs feux. 

« Quand le détachement fut bien en vue, défi- 
lant tranquillement sur la route, une première 
décharge vint semer le trouble parmi mes ti- 
railleurs. 

« Je fis faire face à mes hommes, commandai 



LE DÉBLOQUÈRENT DE NHÉ-LO 225 

quelques feux; mais, au moment où je me re- 
tournais pour faire serrer, sur la tête de la co- 
lonne, Tarrière-garde que je n'apercevais pas 
encore, je tombai à mon tour, atteint à la 
cuisse. 

« Plusieurs tirailleurs, jeunes soldats incor- 
porés récemment, furent pris de panique, en me 
voyant à terre ; ils se jettent au milieu des 
hautes herbes,* et les Chinois, bondissant hors 
de leur tranchée, se précipitent vers moi. Mes 
deux sergents français, les gradés indigènes, 
mes deux ordonnances m'entourèrent aussitôt 
et parvinrent à repousser l'ennemi. On me 
plaça dans le couvre-pied d'un caporal, qui ve- 
nait d'être tué à mes côtés, et ma petite troupe, 
toujours tiraillant, franchit le gué du Ngoï- 
Banh et se dirigea vers Déo-Hat. 

« La nuit était Tenue ; craignant d'aller se 
heurter à quelque nouvel obstacle, on s'ar- 
rêta. » 

Cette halte dans la forêt, la nuit, se sachant 
entouré d'ennemis, dans un pays presque in- 
connu, et loin de tous secours, quelle situation 
terrible pour le pauvre blessé I 

« Enfin, le lendemain matin, poursuivit mon 
camarade, le capitaine de Déo-Hat, averti par 
des fuyards parvenus à rejoindre le poste, est 

13. 



228 UN AN CHEZ LES MUO>iGS 

arrivé à ma rencontre.il m'a pansé, soigné avec 
dévouement, pendant quatre jours et raainte- 
nant,comraeje suis capable de subir le voyage, 
il m'évacue sur Yen-Luong, et, tu le vois, tout 
va bien. » 

Le pauvre officier ne se doutait pas de la 
gravité de sa blessure. « L'os n'est pas touché, 
ajouta-t-il ; ce n'est rien : dans peu de temps je 
serai sur pied. Au revoir; je te souhaite meil- 
leure chance. » Nous nous serrâmes la main, 
et je rejoignis mon peloton au grand trot. 

Après un long martyre de trois mois, après 
une lutte contre la mort qui surprit tous les 
médecins, Moll succombait à l'hôpital d'Hanoï. 

Une simple citation à l'ordre, le dérisoire 
Dragon de l'Annam, telle fut la récompense de 
ce jeune officier, qui, avant d'être blessé, s'é- 
tait distingué dans deux combats, luttant un 
jour corps à corps avec un Chinois, et qui, en 
outre, avait montré tant d'énergie, en défen- 
dant Tu-Lé et Gia-Hoï avec quelques tirail- 
leurs. 

La croix de la Légion d'honneur, que ses ca- 
marades attendaient pour lui, n'était pas venue 
jeter un rayon de joie sur la tristesse de ses 
derniers moments. 



LE DÉBLOQUEMENT DE NHÉ-LO 227 

Bientôt nous approchons do Déo-Hat. Le che- 
min monte longtemps ; puis, au-dessus de nous, 
à travers les arbres, nous apercevons les cases 
aux toits de paille et les palanques non équar- 
ries du poste. Le sentier grimpe en zigzags; 
une série d'escaliers et de rampes fort roidos 
nous conduisent enfin au sommet. 

Déo-Hat a été construit par la compagnie des 
pionniers de discipline. Les malheureux ont 
accompli là un travail énorme. Les terrasse- 
ments sont considérables ; des palanques, en 
gros troncs d'arbre, entourent tout le poste, 
forment même un réduit, deux blockhaus d'où 
l'on domine toutes les vallées et les pics avoi- 
sinants. La route chemine au pied de la mon- 
tagne, à 150 mètres plus bas. Il semblerait, dès 
lors, qu'on soit maître absolu du passage ; mais 
un autre sentier permet d'éviter le poste. La 
fortification est donc formidable, et elle ne sert 
à rien. 

Le lendemain matin, 26 novembre, nous 
nous mettons en route pour Nhé-Lô. 

On chemine, pendant deux heures, au milieu 
de la foret*; des bandes de singes, dans les ar- 
bres, font un épouvantable vacarme; le sentier 
traverse de rares clairières, et bientôt nous 
sommes arrêtés par une ligne d'abatis. 



2Î8 UN AN CHEZ LES MUONGS 

On pratique, sur la gauche, un sentier à flanc 
de coteau; on contourne les arbres fraîchement 
coupés qui barrent le chemin; pendant 500 mè- 
tres encore on peut suivre la route; puis, nou- 
veaux abatis, nouvel arrêt. 

Il est dix heures, et, pendant que les coups 
do hache et de coupe-coupe retentissent dans la 
forêt, je mange tranquillement un morceau avec 
deux camarades, puis on reprendla marche. Les 
chevaux laissés à Déo-Hat, nous passons faci- 
lement sur ce nouveau sentier ; mais des lignes 
d' abatis ^e présentent encore; en trois heures, 
nous faisons à peine deux kilomètres. 

La forêt s'éclaircit ; de hautes montagnes s'é- 
lèvent à notre droite; nous approchons du lieu 
où Moll a été attaqué. 

Le Ngoï-Banh ferme le chemin, on n'avance 
que Jentement, fouillant le terrain, et, au mo- 
ment où Tavant-garde franchit le gué, mon pe- 
loton est établi sur la berge, face à droite, pen- 
dant qu'un peloton de tirailleurs, ayant fait à 
gauche en ligne, se prépare à battre de ses feux 
la rive opposée. 

Rien ne paraît; nous passons à notre tour, le 
convoi étant protégé en arrière par trois sec- 
tions de tirailleurs. 

La tranchée où les Chinois se sont embus- 



LE DÉBLOQUEMENT DE NHÉ-LÔ 229 

qués est fouillée par une forte patrouille ; un 
petit poste s*y trouvait, car on y aperçoit un feu 
encore mal éteint; mais, devant notre nombre, 
tout le monde a dû déguerpir. 

Dans la petite plaine où Moll est tombé, le 
feu a été mis aux herbes ; les cadavres des ti- 
railleurs, sans têtes, horriblement mutilés, sont 
là, sur le bord du sentier. Les têtes de deux 
d'entre eux sont piquées au bout de longs bam- 
bous, avec une inscription annamite, menaçant 
les tirailleurs de subir tous le même sort. 

Je me crois transporté à cinq ans en arrière: 
cette odeur de cadavres, ces corps sans têtes, 
me rappellent le temps où je trottais, sac au 
dos, sur les routes de Lang-Son et de Tuyen- 
Quan.Là, nous enjambions parfois des Chinois 
morts et décapités par nos Tonkinois ou nos 
Algériens, et le spectacle de ces corps presque 
toujours sanglants, souvent noirs et tuméfiés, 
tristes restes d'un combat de la veille, nous 
était devenu si familier, qu'il n'excitait plus la 
moindre horreur. On entendait au contraire 
une bande d'engagés faubouriens lancer, en 
passant, leurs lazzis, leurs éclats de rire, à ces 
«raccourcis » à ces « machabées », ce qui ne 
rendait guère le tableau plus riant. 

Nous sommes déjà sortis de la plaine, lorsque 



S30 UN AN CHEZ LES MUONGS 

cinq OU six coups de fusil retentissent en arrière : 
ce sont les Chinois qui veulent affirmer leur pré- 
sence, en tirant de fort loin sur le convoi. Nous 
ne répondons mêmepas, et,lorsquele deuxième 
gué est franchi^ nous nous établissons en halte 
p^ardée, et déjeunons rapidement. 

La forêt a cessé ; seuls quelques mamelons 
sont couronnés de bouquets de bois; durant 
deux heures nous cheminons au milieu de ces 
croupes couvertes de hautes herbes, quand 
soudain apparaît devant nous la plaine du Halo. 

Le Ngoï-Tia serpente au loin, baignant de 
nombreux villages; de hautes montagnes fer- 
ment rhorizon, mais ce qui attire nos yeux, 
c'est, là-bas, au delà de la rivière, ce petit 
mamelon isolé, au milieu de la plaine, su^ 
lequel on distingue les cases du poste de Nhé- 
Lô. 

Nous faisons trois feux de section, et, avec 
une bonne jumelle, on peut bientôt distinguer 
le drapeau tricolore que Ton hisse soudain, en 
réponse à nos salves, au mat de pavillon. 

A la tombée de la nuit, nous sommes au 
poste, où je m'installe avec les Européens ; les 
tirailleurs sont cantonnés dans les grandes cases 
muongs du village. 

Il était temps que nous arrivions- 



LE DÉBLOQUEMENT DE NHÉ-LO 231 

Seul avec deux sergents français, son ordon- 
nance, son secrétaire et 27 tirailleurs presque 
tous malades, le commandant B... n'aurait 
guère pu tenir. 

Le poste heureusement est tout petit et fort 
bien construit. Simple carré de 40 mètres de 
côté avec deux blockhaus en gros madriers, 
placés diagonalement aux angles, il peut être 
défendu par un faible effectif. Les hommes 
couchaient dans les blockhaus ou dans la tran- 
chée; car Tintérieur du fortin était balayé par 
les balles. 

Si le poste, en effet, domine bien la plaine, 
il est une cible naturelle pour les tirailleurs en- 
nemis, qui se cachaient au milieu des hautes 
herbes, s'abritaient derrière les levées en terre 
qui séparent les rizières et fusillaient constam- 
ment la malheureuse garnison. 

On est obligé d'aller chercher l'eau à 15 m. 
plus bas, au pied du petit mamelon ; or, c'était 
quotidiennement une opération fort dangereuse. 

Le jour, il ne fallait pas se montrer; le soir, 
la moindre lumière devenait point de mire; plu- 
sieurs hommes étaient blessés , les autres 
malades ou démoralisés, et la garnison n'eût 
pas résisté à un assaut, si l'ennemi avait eu 
le courage de le tenter. 



232 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Mais tout cela n'avait guère inquiété le com- 
mandant B..., original célèbre dans toute Tln- 
fanterie de Marine, sur le compte duquel les 
histoires les plus abracadabrantes se racontent 
dans tous les mess des ports de France et des 
colonies d'Asie, d'Amérique ou d'Océanie. 

9 Croyez-vous, nous dit-il, dès le début, que 
ces sauvages m'obligeaient à jardiner la nuit? 
Quand il n'y avait pas de lune, je pouvais sor- 
tir et m'occuper démon jardin, qui est là, con- 
tre la palissade; mais j'avais bien peu d'eau, et 
mes caféiers, mes cacaoyers et mes tabacs sont 
morts. -^ J'avais aussi essayé des pousses de 
vignes, essayé le blé ; mais tout cela est bien 
malade I » 

Ainsi, cequ'ilavait vudenavrantdanslesiège, 
ce commandant-horticulteur, ce n'était pas son 
officier blessé, sa vie faite de transes contiquel- 
les, le manque de vivres : non, c'étaient ses 
plantes rares, mortes faute de soins ! Mais peut- 
être le brave homme se considérait-il comme 
un émule de Bugeaud, et, en semant ses radis^ 
avait-il pris la devise du maréchal : Ense et 
Aratro. "' 



r ^'^. 



CROQUIS DU HALO 

(Croquis de l'auteur.) 




CHAPITRE XXI 

MARCHES ET CONTRE-MARCHES. — RECONNAISSANCES 
DE NUIT. — ÉCHEC DEVANT UNE POSITION CHINOISE 



Venu des montagnes déplus de 2000 mètres 
de hauteur, qui, au sud, nous séparent du bas- 
sin de la Rivière Noire, le Ngoï-Tia arrose la 
plaine du Halo. Cette plaine, longue de 20 kilo- 
mètres, large» de 4 ou 5, doit être un ancien 
lac, qui, aune époque encore récente, se déver- 
sait dans le Fleuve Rouge. 

La rivière s'engage ensuite dans une longue 
fissure, entre des rochers à pic, sur lesquels 
se voient les traces d'érosion d'un cours d'eau 
plus important, ancien émissaire du lac. 

Sorti de ce défilé, le Ngoï-Tia parcourt une 
vallée fertile et aboutit au Fleuve Rouge, entre 
Lam et Yen-Bay. 

Les villages thaïs sont parsemés' dans la 
plaine ; sur les montagnes, à mi-hauteur, les 
Mans, venus du Yunnan depuis une vingtaine 
d'années, ont élevé leurs grandes cases et cul- 



•34 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Il vent des rizières en amphithéâtre ou des 
champs de maïs. 

Sur les sommets, à 1000, 2000 mètres d'al- 
titude, se sont retirés les Méos, population 
autochthone, que Ton retrouve sur toutes les 
montagnes, depuis le Tranh-Ninh jusqu'au rai- 
lieu du Yunnan, à 1.200 kilomètres au nord, 
et qui n'ont que fort peu de rapports avec les 
gens de la plaine. 

Les montagnards mans et méos, aux ins- 
tincts pillards, avaient seuls obéi au chef de 
canton de Son-Ha; les Thaïs, cultivateurs pair 
sîbles, nous étaient favorables; mais, nous 
voyant si faibles depuis quelque temps, nous 
sachant incapables de les défendre, ils obéis* 
saient tous aux injonctions de nos ennemis. 

La deuxième récolte de riz venait d^être 
faite. Partout, dans la plaine, les gerbes s'éle- 
vaient en grandes meules coniques, et les Chi- 
nois commençaient à les faire emporter dans 
la montagne, en vue de leurs approvisionne- 
ments. 

Nous de même, nous avions besoin de riz, 
et, dès le lendemain de notre arrivée, tous les 
tirailleurs, tous les coolies disponibles se diri- 
gèrent vers les rizières, afin d'emmagasiner au 
postelaplus grande quantité possible de gerbes. 



MARCHES ET CONTRE-MARCHES 2i5 

Réfugiés dans les collines boisées, les Chi- 
nois cherchèrent à gêner l'opération; sitôt que 
les travailleurs se massaient en un point, des 
coups de feu partaient, et les balles près d'eux 
labouraient la terre. Mon peloton seul ripos- 
tait par des feux d'escouade, et la corvée s'a- 
chevait rapidement. 

A 1200 mètres, l'ennemi nous envoya quel- 
ques feux de salve; mais, comme toujours, inca- 
pables de régler leurs hausses aux grandes dis- 
tances, ils ne nous firent aucun mal. Les bal- 
les sifflaient bien haut au-dessus de nos têtes, 
tandis que, à chaque riposte^ les projectiles do 
nos kropatscheks devaient briser, autour des 
Chinois, les branches d'arbres, et faire craquer 
les bambous, * 

Lie 28, sous la conduite du commandant G..., 
une compagnie de tirailleurs et ma section d'In- 
fanterie de Marine se rendaient à Déo-Hat pour 
y prendre un convoi. 

Un peu avant d'arriver au passage dangereux 
de Son-Buc,nous apercevons'quelques hommes 
sur un mamelon, à gauche de la route. On se 
dirige de ce côté ; bientôt des habitants nous in- 
forment que les Chinois occupentun village, non 
loin de là. Un pli de terrain nous cache les ca- 
ses. Allons-nous nous heurter à une position 



?36 UN AN CHEZ LES MUONGS 

sérieuse? On l'ignore; aussi, s'avançant avec 
précaution, le commandant nous fait déployer 
dans de petites rizières en amphithéâtre, dont 
nous gravissons les gradins. 

Les toits des cases apparaissent derrière le 
sommet du mamelon; au moment où les éclai- 
reurs couronnent la crête, cinq ou six coups 
de feux retentissent, et toute la chaîne, appuyée 
par ma section, se porte rapidement en avant. 

Une quinzaine de Chinois viennent de déguer- 
pir de deux grandes cases niuongs. Ils ont 
sauté par les fenêtres^ se sont enfoncés dans la 
brousse, oubliant, dans leur précipitation, trois 
ou quatre de leurs grands chapeaux, une po- 
chette de cartouches, des couvre-pieds pris à 
nos pauvres tirailleurs, enfin quelques usten- 
siles de cuisine qui proviennent de la cantine 
du sous-lieutenant Moll. 

Il s'en est fallu de bien peu qu'ils ne soient 
pinces. Ah! si nous avions connu leur faiblesse, 
si nous nous étions avancés plus carrément, 
c'était une jolie revanche à prendre de l'em- 
buscade du 1&! 

Nous trouvons à Déo-Hat, avec un grand 
convoi de vivres et de munitions, comprenant 
plus de 800 coolies, une compagnie de renfort 



MARCHES ET CONTRE-MARCHES 237 

venue d'Hanoï et un médecin-major qui rejoint 
enfin la colonne. 

Le commandant G... tente de cerner la bande 
sur laquelle s'est replié l'avant-poste surpris la 
veille; encore une fois, les Chinois nous glissent 
entre les mains : ils filent par un sentier dont 
nous ignorions l'existence. 

Nous reprenons la route de Nhé-Lô. Arrivé 
au passage de Ngoï-Tiaje trouve le radeau qui 
fait l'office de bac. replié sur l'autre rive. Pas 
un indigène avec nous, les trente hommes 
d'Infanterie de Marine que je conduis sont sur- 
menés par ces marches continuelles ; plusieurs 
tremblent la fièvre, d'autres sont affaiblis par 
la dyssenterie, et quand je demande qui veut al- 
ler chercher le radeau, ils hésitent à entrer dans 
cette eau glacée. La colère me prend; en un tour 
de main je me déshabille, traverse le Ngoï-Tia, 
en nageant au milieu du courant, et, sous une 
pluie froide, peu faite pour me réchauffer de 
mon bain, je conduis le radeau jusqu'à la berge, 
en me hâlant sur le long câble en rotin, tendu 
au-dessus de la rivière, et je fais embarquer 
mes hommes, honteux de leur hésitation. 

Un parti chinois est réfugié dans les monta- 
gnes, à l'ouest de Nhé-Lô, nous le poursuivons 
et, le 3 décembre, nous occupons sans coup férir 



238 UN AN CHEZ LES MUONOS 

un fortin que l'enDemi a construit à Lang- 
Muoï. 

C'est au milieu de mamelons déboisés et cou- 
verts de rizières de montagne, que se sont avan- 
cées nos colonnes. Partout la récolte vient d'être 
faite; le paddy (riz non décortiqué) remplit de 
petites cabanes sur le penchant des collines; 
mais les hameaux que nous traversons sont 
déserts; les Mans, qui les habitent, se sont repliés 
avec les Chinois. 

Le commandant B... voulait alors marcher 
de l'avant : mais son collègue, plus jeune que 
lui, ne partageant pas cet avis, lui demandait un 
ordre écrit ; bref, on a fait demi-tour. 

Dans le fortin, dont on s'est emparé sans un 
coup de fusil, car on y a pénétré en suivant un 
sentier par lequel les Chinois étaient loin de 
nous attendre, nous avons trouvé quelques ap- 
provisionnements, et un papier qui ne manquait 
pas d'intérêt pour nous. 

On Ta fait traduire par les interprètes. C'était 
une lettre du chef des Chinois que nous pour-t 
suivions à un autre chef de pirates de la haute 
Rivière Claire .* 

« J'ai chassé déjà, disait-il, les Français des 
postes de Tu-Lé et de Gia-Hoï: j'ai bloqué 
Nhé-Lô, dont je vais m'emparer> et je compte 



MARCHES ET CONTRE-MARCHES 239 

bien leur faire évacuer tout leThanh-Hoa-Dao. 
J'ai tué iO pirates blancs^ 100 tirailleurs, et je 
garde plusieurs prisonniers. Mais les Français 
vont recevoir des renforts ; de mon côté aussi 
j'en ai besoin pour mener à bien mon entre- 
prise. Les populations viennent à moi, ajoutait- 
il, et fuient les pirates blancs, qu'elles laissent 
sans vivres et sans ressources.» 

Ces chefs de bandits se donnaient les titres 
de dé- doc (général), de lanh-binh (colonel), 
titres annamites qui leur avaient été conférés 
par Tuyet. Des ramifications existaient entre 
eux; car, dans la lettre saisie, il était question 
d'un troisième personnage (le dé-doc comman- 
dant l'aile gauche de l'armée), brigand opérant 
dans les environs de Cao-Bang, à 400 kilomètres 
delà. 

Le S décembre, les deux chefs de bataillon se 
séparèrent; le commandant G..., avec deux 
compagnies de Tirailleurs et 10 Légionnaires, 
retourna à Déo-Hat, puis, par une longue mar- 
che à travers les montagnes, il gagna Gia-Hoï, 
oii il s'établit. 

Je restai à Nhé-Lô avec le commandant B... 
et nous pûmes enfin prendre quelque repos. 

Des renforts nous étaient arrivés depuis quel- 
ques jours de la Rivière Noire. Deux pelotons 



£40 UN AN CHEZ LES MUONGS 

de Tirailleurs tonkinois et un peloton muong 
commandé par un lieutenant, venaient de fran- 
chir le col de 1800 mètres d'altitude, qui se 
trouve aux sources du Ngoï-Tia; d'autres trou- 
pes suivaient, aussi avions-nous besoin d'appro- 
visionnements considérables. 

On continuait donc à rentrer le riz des alen- 
tours ; mais l'opération du décorticage était 
fort longue. 

Tout le poste semblait transformé en un vaste 
atelier, et une quinzaine de ces pilons hydrauli- 
ques, que j'ai décrits déjà, étaient installés au- 
tour des cases; jour et nuit les tirailleurs et les 
coolies pilaient le riz. 

Le poids de l'eau qui fait basculer les longs 
madriers était remplacé ici par la pression 
qu'exerçaient, avec le pied, deux Annamites. 
Un troisième présentait les gerbes au pilon 
retombant dessus avec force ; un quatrième 
enfin vannait. 

Nous obtenions ainsi 4 ou 500 kilogs de riz 
par jour, juste en somme ce que nous consom- 
mions. 

Les convois venus du Delta se suivaient à 
intervalles rapprochés. C'était pitié de voir ar- 
river au poste ces centaines de coolies anna- 



MARCHES ET CONTRE-MARCHES 24i 

mites, recrutés dans les provinces d'Hong-Hoa 
et de Son-Tay. 

Maigres, couverts de haillons, ployant sous 
leur charge et s'appuyant sur de longs bâtons, 
les premiers d'entre eux franchissaient la porte 
du fortin, et, derrière, leur longue file, coupée 
par les tirailleurs de garde, se prolongeait sur 
la pente du mamelon et jusqu'au milieu de la 
plaine. 

Sitôt que les tonnelets de vin, les sacs de riz, 
les caisses de cartouches étaient déposés dans 
la cour, vis-à-vis du magasin, la foule des coo- 
lies était parquée dans un coin contre la palis- 
sade. 

Grelottant de froid, se serrant les uns contre 
les autres, cherchant à se garantir de la pluie, 
avec les petits couvre-pieds de laine rouge 
qui leur étaient délivrés pour deux, les mal- 
heureux attendaient patiemment que Ton voulût 
bien leur faire une distribution de riz, et que 
quelques tirailleurs leur prêtassent les marmites 
nécessaires pour le faire cuire. 

Malgré Téloignement du pays natal, malgré 
les dangers presque certains, une seule idée les 
dominait : fuir, regagner leurs villages. La 
crainte du tigre, celle des Chinois, rien ne les 
arrêtait, et la nuit, si la surveillance des seu- 
le 



242 UN AN CHEZ LES MOONGS 

tinellcs se relâchait un peu, ils filaient par 
bandes. 

Parfois, sur les routes, on retrouvait le ca- 
davre de Tun d'eux, mort de misère. Plus tard 
même, nous devions en voir une quinzaine 
étendus dans l'herbe, sur le bord d'un sentier, 
la tête à moitié emportée par des coups de feu 
à bout portant. Incapables de suivre un convoi, 
ces misérables avaient été cruellement fusillés 
c( pour l'exemple » et leurs corps, laissés là, 
comme ceux de chiens crevés. 

L'auteur de cet acte de barbarie n'était pas 
un Français. 

Ahl certes, ces réquisitions de coolies, néces- 
saires aux colonnes, ne sont pas faites pour 
nous faire aimer, et M. Gonstans qui, cepen- 
dant, est loin d'en connaître toute l'horreur, ne 
se trompait pas, lorsqu'à son retour du Tonkin, 
du haut de la tribune, il signalait là une des 
principales causes de la piraterie dans le Delta. 

Réfugiée dans la montagne, la petite troupe 
de Chinois qui nous tenait en échec descendait 
néanmoins dans la plaine, la nuit surtout, et 
parfois, à l'horizon, on voyait flamber une case ; 
parfois même, le ciel s'éclairait des lueurs de 
tout un village en feu . 



MARCHES ET CONTRE-MARCHES 243 

Mais les Thaïs avaient repris courage. Voyant 
notre nombre, apprenant que nous attendions 
encore des renforts, ils revenaient à nous, nous 
. fournissaient des renseignements ; quelques-uns 
d'entre eux se hasardèrent jusqu'à ramper, la 
nuit, vers les sentinelles chinoises pour les 
égorger. 

Les têtes de deux de ces brigands furent placées 
au bout de longs bambous, à la porte du poste; 
elles avaient été apportées parle chef de canton 
djûJVhé-Lô, qui s'était aussi emparé des deux 
fusils remington et des ceintures de cartouches. 

Chaque jour nos reconnaissances battaient le 
pays ; mais ces opérations sans suite, sans plan 
d'ensemble, ne pouvaient aboutir à un résultat 
sérieux. 

Une nuit, cependant, nous faillîmes surpren- 
dre l'ennemi. 

Avertis, le soir seulement, par des habitants 
de Ban-Phiem, que trente Chinois venaient de 
s'installer dans leur village, nous partîmes à 
minuit, espérant les prendre. 

Un capitaine et un lieutenant marchaient 
avec 60 tirailleurs; je suivais, avec 15 hommes. 

Par un clair de lune superbe, nous nous en- 
gageâmes dans un petit chemin qui suit le pied 
des collines. 



244 UN AN CHEZ LES MU0N6S 

A deux heures du matin, nous traversons le 
Ngoï-Tia, Les tirailleurs ont de Peau jusqu'à 
la poitrine; ils trébuchent sur les pierres, si 
bien que mes hommes doivent leur donner la 
main et les soutenir. ^ 

Bientôt, les cases de Ban-Phiem paraissent 
devant nous. Dans un village voisin, des chiens 
se mettent à hurler, et nous craignons d'être 
découverts; mais un chemin creux, entre deux 
haies de bambou, peut cachernotre petite troupe, 
jusqu'à ce que la lune ait disparu. Il est quatre 
heures; nous avançons doucement, à travers les 
rizières. Le fusil d'une main, retenant de l'au- 
tre le fourreau de leur baïonnette, les hommes 
marchent, courbés en deux, derrière les petites 
levées de terre ; on retient même sa respira- 
tion, et peu à peu on se rapproche du village. 

Les cases sur pilotis se détachent bien devant 
nous; presque toutes sont éclairées par la lueur 
des petites lampes à opium. 

Nous nous arrêtons. Deux habitants et deux 
tirailleurs se portent en avant ; puis, rampant 
dans la boue et les herbes, s'approchent le plus 
possible de l'enceinte du village. 

La porte est gardée, paraît-il; un homme 
se trouve en faction à l'intérieur : impossible 
d'avancer sans être découvert. 



MARCHES ET CONTRE-MARCHES 245 

Une trentaine de tirailleurs essayent alors de 
tourner le village pour couper toute retraite à 
l'ennemi; mais une sentinelle chinoise regarde, 
étonnée, cette ligne sombre qui se meut dans les 
champs. Le choc d'une crosse contre un bidon 
lui donne Téveil; un coup de fusil part, et nous, 
qui sommes cachés à cent mètres de l'enceinte, 
derrière une petite digue, nous n'avons qu'à 
nous dresser, à diriger un feu rapide sur les 
cases et à nous élancer en avant, la baïonnette 
au canon. 

La porte en bambou, mal close, est violem- 
ment arrachée. Nous pénétrons au milieu des 
jardins; maisTennemi a fui par une autre issue. 

Dans les cases, où je grimpe, revolver au 
poing, pas un chat. Avec des pochettes de 
cartouches Remington et Winchester, tout l'at- 
tirail des fumeries : matelas, câi goïs, petites 
lampes, pipes, pots d'opium, tout cela gisait sur 
le parquet, dans un inexprimable désordre. 
Certes, pour des fumeurs, c'était un réveil peu 
agréable ; mais, une fois encore, les brigands 
nous avaient échappé. 

Le jour venu, on rentrait au poste, lorsqu'à 
mi-chemiû, à un détour du sentier, notre avant- 
garde tombe nez à nez avec un petit groupe de 
cinq Mans, le long fusil sur l'épaule, qui se jet- 

14. 



246 UN AN CHEZ LES MUONGS 

tent immédiatement dans un village abandonné, 
dont les jardins sont envahis par les ronces et 
les hautes herbes. 

Nous fouillons en tous sens ; mais, seul, un 
de mes caporaux peut découvrir un de ces 
hommes blotti dans un fourré. On le conduit au 
capitaine. C'est un jeune gaillard fort bien vêtu, 
la tête entourée d'un crépon bleu. 

Il se prétend propriétaire des rizières voi- 
sines* 

Malheureusement pour lui, le chef de canton 
de Nhé-Lô ne le connaît pas du tout ; l'inter- 
prète du commandant défait sa ceinture, et y 
trouve de la monnaie française, dont une pias- 
tre au millésime de Tannée 1889 : c'est de l'ar- 
gent pris sur les morts, après le combat du 
19 Novembre, et, quand on lui en demande 
la provenance, il se met à rire, en nous regar- 
dant insolemment. 

Son procès n'est pas long. On le laisse là où 
on l'a pris, avec une balle dans la tête. 

Son fusil, dont on s'empare, est par la forme 
pareil aux fusils muongs. La crosse est minus- 
cule, garnie de plaquettes d'ivoire, mais c'est 
une pierre à feu, non une mèche, qui fait partir 
le coup. 

Le 10, je suis envoyé, avec une de mes es- 



MARCHES ET CONTRE-MARCHES 247 

couades et 30 tirailleurs, chercher un convoi, à 
mi*cheniin de Déo-Hat; mais, en ce défllé, une 
attaque est toujours à craindre; aussi, mon ca- 
marade qui conduit le convoi et que je rencon- 
tre au deuxième gué du Ngoï-Banh, avec ses 
50 hommes d'escorte, m'accompagne jusqu'au 
delà du passage dangereux de Son-Buc; là, nous 
nous quittons, et, le soir, je suis de retour. 

Sous les ordres du capitaine de tirailleurs, qui 
nous avait conduits à Ban-Phiem, je fis encore, 
dans la nuit du 11, une reconnaissance vers un 
village man, où, disait-on, le chef de canton de 
Son-Ha était arrivé la veille. 

Même échec : nous ne pûmes prendre per- 
sonne ; on dut se contenter de brûler la case 
appartenant au chef de la rébellion. 

Le 18, je revenais de Gia-Hoï, à 24 kilo- 
mètres de Nhé-Lô, où j'avais escorté la veille 
un convoi de vivres, destiné au commandant 
G..., lorsqu'en approchant du poste j'entendis 
au loin une fusillade nourrie. 

Bientôt, plusieurs reconnaissances, parties le 
matin, rentrèrent avec des blessés. On s'était 
heurté à une position chinoise dont le comman- 
dant B... connaissait cependant l'existence, 
mais qu'il avait oublié de signaler à ses offi- 
ciers. 



Î48 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Un sergent français et dix tirailleurs hors de 
combat, telles étaient nos pertes, et non seule- 
ment nous n'avions pu déloger les Chinois de 
leur position, mais nous avions été contraints 
de battre en retraite. 

La plus forte de ces reconnaissances avait été 
dirigée par un capitaine d'une grande valeur, 
un officier qui, en 1884, s'était conduit héroï- 
quement, et elle avait dû laisser un caporal tué 
aux mains de Tennemi. Les bagages du capi- 
taine et de son lieutenant, abandonnés par les 
coolies, étaient devenus la proie des Chinois. 

Des officiers d'une égale énergie, ayant fait 
aussi leurs preuves, commandaient les deux 
autres reconnaissances : leur insuccès avait été 
pareil . 

Mais, enfin, tout allait changer; nous allions 
avoir un chef: le lieutenant-colonel Pennequin 
venait de prendre le commandement de la 
colonne. 

Arrivé en toute hâte de Laï-Chau, le colonel 
avait accompli une marche rapide, aumilieu des 
montagnes, suivi seulement de son officier de 
renseignements, d'une section de miliciens 
Muongs, et d'une trentaine d'irréguliers, armés 
de fusils Gras. 



MARCHES ET CONTRE-MARCHES Î49 

Plus au nord, franchissant une série de cols, 
de 1200 à 1500 mètres d'altitude, le lieutenant 
Donnât venait d'occuper Tu-Lé, avec 50 Ton- 
kinois et 200 Muongs réguliers, et il établissait 
le contact avec les troupes du commandant 
G 

Une nouvelle compagnie de tirailleurs et une 
section de légion arrivaient du Fleuve Rouge, 
et ces renforts allaient porter notre effectif à 
1100 fusils. 

Mais seule, la présence du colonel Pennequin, 
muni de tous les pouvoirs civils et militaires, 
sufGsait à modifier la situation. 



5 



CHAPITRE XXII 

EMBUSCADE DE NUIT. — ATTAQUE DU FORTIN CHINOIS. 
UN VILLAGE MÉO. — RETOUR A YEN-BAY 



Les Chinois auxquels on s'était heurté occu- 
paient les hauteurs dominant à TEst la plaine 
du Halo. D'après les renseignements obtenus 
aussitôt par le colonel, on put croire que, en- 
hardis par leur succès de la journée, ils allaient 
descendre durant la nuit vers les villages du 
Ngoï-Tia. 

« Ils viennent, disait un espion, de faire les 
prières qui précèdent leurs actions militaires. » 

Le colonel, dans l'espoir de leur tendre une 
embuscade, partit donc à la tombée de la 
nuit. 

Vers 9 heures, nous arrivons au pied des ma* 
melons; nous nous établissons dans une rizière» 
le long du chemin que doivent suivre les Chi- 
nois, descendant de leur fort. 

Mes trente hommes sont postés derrière une 
petite levée de terre, à 10 mètres du sentier; 
un peloton de tirailleurs est à ma droite, et^ 



252 UN AN CHEZ LES MUONGS 

plus loin, les irréguliers Muongs du colonel. 

Les indigènes mangent leurs boulettes de 
riz; mes troupiers cassent un biscuit et tirent 
de leur musette un morceau de porc froid; 
mais aucun feu de bivouac, il est même inter- 
dit de fumer. 

Nous avions du franchir plusieurs ruisseaux, 
on était trempé jusqu'à la ceinture, et le froid, 
une petite pluie incessante, nous faisaient tous 
grelotter. 

Le lieutenant des tirailleurs s'approche de 
moi. 

« Je n'ai rien pu prendre au retour de ma 
reconnaissance, me dit-il, as-tu quelque chose 
à manger ? » Dioc a eu l'idée lumineuse, bien 
que j'eusse déjà dîné, d'emporter quand même 
du paio, un beefsteak froid, un litre de vin et 
une petite gourde de taOa. On y fait honneur, 
puitj, en bien nous abritant derrière une cou- 
verture, nous fumons une cigarette. 

Vers il heures, je m'étends sur le sol mouillé, 
que Dioc a couvert d'herbes arrachées sur la 
digue; l'étui de mon revolver me sert d'oreiller, 
et je partage ma grande couverture avec mon 
camarade, qui en est dépourvu. La pluie tombe 
de plus belle; mais bien vite, serrés l'un contre 
l'autre, nous dormons d'un bon sommeil. 



EMBUSCADE DE NUIT 253 

Au jour, nous nous réveillons tout engourdis, 
tremblant de froid; à côté de nous, les hommes 
se lèvent, battant la semelle dans la bouie, se 
secouant de leur mieux, pour se réchauffer. 

Les Chinois n'ont pas bougé. Bien tranquilles, 
à l'abri dans de bonnes cases, après un bon 
repas, peut-être couraient-ils béatement, en 
fumant leur opium, songeant à ces bravos 
Français qui, couchés sous la pluie, le ventre 
creux, les attendaient, là-bas, au milieu de la 
rizière. 

Je m'approche du colonel, et la Providence 
m'apparaît sous la forme d'une bouteille de 
bon cognac, qiie me tend son officier de rensei- 
gnements. J'en avale une bonne goulée, et 
j'appelle mon camarade, qui accourt aussitôt. 

Vers huit heures, après avoir reconnu les 
abords de la position, mais sans attaquer, nous 
déjeunons dans un hameau désert. 

Le colonel, suivi de ses coolies muongs, 
n'est jamais pris au dépourvu; il nous offre un 
vrai festin, laissant loin derrière lui ceux de 
Nhé-Lô, malgré les radis cultivés avec tant 
d'amour par le commandant B... et il envoie? à 
mes hommes un cochon tout entier, deux litres 
de tafia, et deux grandes marmites drj café. 

M. Pennequiu, je l'ai dit, arrivait avec tous 



254 UN AN CHEZ LES MUONGS 

les pouvoirs civils et militaires. Connaissant 
l'influence qu'avait conservée dans la contrée 
la famille des Déo-Van-Tri, qui, depuis 1815, 
règne sur les Seize Chaus, le colonel s'était 
fait accompagner des deux quan-chaus de Laï 
et de Maï-Son, frères de Déo-Van-Tri ; le fils 
même de ce dernier commandait les miliciens 
muongs. 

D'ailleurs, dans cette région, qu'il avait com- 
mandée récemment, M. Pennequin était aussi 
respecté qu'aimé des indigènes. Ses proclama- 
tions, envoyées dans les villages, amenèrent 
immédiatement à nous les habitants ; les chefs 
de canton vinrent faire leurs lays au colonel; 
deux joursà peine après son arrivée, nous obte- 
nions tous les coolies, toutes les provisions né- 
cessaires. 

Le départ du sous-préfet annamite de Déo- 
Ilat, que l'on renvoya à Hong-Hoa, acheva de 
rassurer les populations, si bien que le chef de 
canton de Son-Ha, las d'une lutte inégale, et 
voyant nos forces, fit des ouvertures pour pré- 
parer sa soumission. 

Mais il fallait, avant tout, chasser les Chinois 
de la contrée, même tenter de les détruire. 

Le colonel, avec ses tirailleurs, ses miliciens 
et ses irréguliers muongs, remonta la vallée 



ATTAQUE DU PORTIN CHINOIS it5$ 

du Ngoï-Tia, cherchant à contourner par le 
Sud le massif montagneux, où s'étaient établis 
les pirates. 

Deux autres colonnes allaient occuper les dé- 
bouchés conduisant vers Déo-Hat; enfin, dans 
la plaine, on devait faire face aux Chinois, et, 
le sixième jour, les attaquer de front, de ma- 
nière à les rejeter sur les Muongs du colonel, 
gardant derrière leur position tous les sentiers 
de la montagne. 

En attendant cette attaque, je fus envoyé, 
avec un sergent français et iS tirailleurs seule- 
ment, pour chercher un convoi à Déo-Hat. 
C'était peu prudent; aussi, à mon retour, le 27 
décembre, le commandant de ce dernier poste 
me fit accompagner par cinquante hommes, 
jusqu'au passage de Son-Buc. 

Je venais de descendre dans la plaine et me 
dirigeais sur Nhé-Lô, qui n'était plus qu'à six 
kilomètres, lorsque je reçus l'ordre de prendre 
sur ma gauche, et, longeant le pied des hau- 
teurs, d'aller rejoindre les troupes qui se pré- 
paraient à l'attaque du lendemain. 

Le commandants..., qui, en l'absence du 
colonel, m'avait prescrit ce voyage inutile à 
Déo-Hat, m'attendait dans un des villages de 
la plaine. Il n'exerçait aucun commandement, 



25« UN AN CHEZ LES MUONGS 

se trouvait là en amateur, et me demanda aus- 
sitôt où était la brouette pour son jardin et les 
boutures qu'il m'avait bien recommandé de lui 
rapporter. 

« Les coolies qui portaient le tout, lui dis-je, 
se sont sauvés, et, ne sachant comment faire 
enlever votre brouette et vos caisses, je les ai 
fait jeter dans un ravin. » C'était vrai; l'opé- 
ration avait eu lieu aux grands éclats de rire 
des tirailleurs, qui, prompts €omme tous les 
Annamites à saisir les ridicules des gens, affu- 
blaient le pauvre commandant des surnoms les 
moins respectueux. 

Mais le bonhomme ne prit pas . la chose en 
riant; sa fureur fut extrême. 

Pour me punir, il me déclara que j'irais oc- 
cuper le village de Ban-Kaï avec des tirailleurs 
et que mon peloton d'Européens marcherait 
sans moi, sous les ordres du commandant G... 

J'eus beau faire observer que je n'étais pas 
officier de Tirailleurs, que la Légion et l'Infan- 
terie de Marine étaient toujours sous mon com- 
mandement, que, dans la circonstance actuelle 
surtout, c'était à moi à conduire les Français; 
rien n'y fit. 

— « C'est donc pour la gloire que vous vou- 
iez aller là ?me dit le commandant B..., car. 



ATTAQUE DU FORTIN CHINOIS ^57 

enfin; vous savez bien que, si vous vous faisiez 
emporter la moitié de la tête, peut-être alors 
seulement proposerait-on l'autre moitié pour 
le Dragon de TAnnam I » 

Au fond, il ne se trompait guère; je le sen- 
tais bien ; je pris donc philosophiquement mon 
parti de cette nouvelle déconvenue, et, avec 
mon sergent et mes quinze tirailleurs, je me 
dirigeai sur Ban-Kaï. 

Le colonel, parti depuis six jours, devait 
avoir occupé, avec ses Muongs, les positions 
situées derrière le fort chinois. Au Nord, nous 
gardions toutes les routes ; on pouvait croire 
que, rejetés sur ces troupes par l'attaque de 
front, les Chinois chercheraient à se dérober 
vers la droite et à descendre dans la plaine par 
le ravin de Ban-Kaï. 

Je me plaçai donc dans la -montagne, et, 
après avoir fait quelques abatis sur le sentier, 
j'attendis patiemment. 

A huit heures du matin, la fusillade éclatait 
sur ma gauche. Je reçus quinze nouveaux ti- 
railleurs avec un sergent et Tordre de me por- 
ter en avant. Je le fis ; mais le pays était impé- 
nétrable; je dus m'arrêter, le soir, et coucher en 
pleine forêt. 

J'avais avec moi de bons guides, le chef du 



258 UN AN CHEZ LES MUONGS 

village (leBan-Kaï et quelques-uns de ses hom- 
mes, armés de vieux mousquetons à piston; je 
pus communiquer avec les troupes du comman- 
dant G..., qui avaient attaqué ; le, 28, au matin, 
on m'envoyait encore 40 Tonkinois avec un 
sous-lieutenant, 4 sergents et Tordre d'aller à 
Ban-Giep, de m'y fortifier, et d'attendre. 

Je connus alors ce qui venait de se produire. 

La colonne G.., celle qui attaquait de front, 
avait rencontré des difficultés énormes. On grim- 
pait sur un terrain incliné à près de 45^, tandis 
que, du haut de la côte, les montagnards mans 
etméos précipitaient sur nos soldats de grosses 
pierres qui roulaient en bondissant, écrasant 
les arbustes et blessant quelques hommes. 

De leur tranchée, les Chinois faisaient un 
feu très vif, heureusement peu meurtrier, à 
cause des aspérités du terrain. 

Arrivé près de la position, il fut impossible 
de faire avancer les tirailleurs. Cramponnés au 
sol, ils auraient brûlé toutes leurs cartouches, 
sans oser se lever et faire un pas de plus. 

C'est alors que mes hommes, gardés en ré- 
serve et conduits par le commandant G., . , du- 
rent leur passer sur le dos, grimper des pieds 
et des mains et se jeter sur la tranchée que les 















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ATTAQUE DU FORTIN CHINOIS 259 

Chinois n'évacuèrent que lorsque nous enfumes 
arrivés à 20 mètres. 

Nous n'avions qu'un soldat français tué, un 
blessé, deux tirailleurs tués et cinq ou six bles- 
sés. L'ennemi, lui, n'avait subi aucune perte. 
Ces 80 Chinois, qui tenaient 1.100 hommes en 
échec, allaient-ils tomber enOn au milieu d'une 
de nos colonnes et se faire massacrer? On l'i- 
gnorait encore, mais il fallait garder soigneu- 
sement toutes les issues. 

Remontant la vallée du Halo, et m'enga- 
geant dans le long couloir entouré de hautes 
montagnes, au fond duquel coule le Ngoï-Tia, 
j'arrivai, le soir, à Ban-Giap avec mes 70 ti- 
railleurs. 

Le lendemain, dès le jour, je commençai à 
ra'organiser défensivement. 

L'enceinte du village, vers le Nord, consti- 
tuait une fort bonne ligne, que je ii'eus qu'à 
faire un peu aménager; au Sud, je fis couper la 
route par une tranchée et des abatis; je pus 
attendre alors en toute sécurité. 

Les habitants m'avaient aidé dans ces tra- 
vaux et me fournissaient tous les approvision- 
nements nécessaires. 

Le commandant B... rentréà Nhé-Lô, aumo- 
ment del'attaque du fort chinois, pour y attendre 



2fiU UN AN CHEZ LES MUONGS 

et y soigner les blessés (nous avions cependant 
deux médecin s) apprit, je ne sais comment, que 
j'étais à Ban-Giap et m'expédia immédiatement 
une quantité d'ordres plus incompréhensibles 
et plus contradictoires les uns que les autres. 
Mais, pensant qu'il ne pouvait avoir un grand 
nombre de courriers à sa disposition, je gardai 
tous ceux qu'il m'envoya auprès de moi, me 
disant que, lorsqu'il n'en aurait plus sous la 
main, il finirait par me laisser tranquille : ce 
qui arriva. 

Nous occupions, à Ban-Giap, de petites cases 
élevées sur pilotis. Beaucoup de cagnas du 
village étaient presque au niveau du sol, et 
cette agglomération d'une centaine d'habitants 
présentait un aspect tenant du village annamite 
et du village muong. 

Sur les hauteurs, on apercevait des villages 
méosjdontles habitants, me dit-on, descendaient 
quelquefois dans la vallée pour y échanger 
leurs produits, y porter surtout del'opium qu'ils 
cultivent eux-mêmes sur les sommets. 

Quelques reconnaissances m'avaient été pres- 
crites. Le 30, je priai mon camarade de re- 
monter le Ngoï-Tia avec 40 tirailleurs et de 
chercher à pénétrer sur les hauteurs de la rive 
droite, pour se mettre, si faire se pouvait, en 



UN VILLAGE MÉO 261 

communication avec les détachements muongs 
du colonel, qui occupaient le massif. Le sous- 
lieutenant revint, le soir, n'ayant trouvé aucun 
chemin pour s'engager au milieu d'une forêt 
impénétrable, qui garnissait toutes les pentes. 

Je n'étais pas loin, ai-je dit, de villages méos* 
Ces Méos, « ces hommes chais, » car, en anna- 
mite, meo signifie chat, sont parents desMiao-Tze 
qui peuplent en partie les hauts sommets de 
trois des dix-huit grandes provinces de la Chine, 
le Yunnan, le Setchouen et le Quang-Si. Je 
désirais vivement les voir de près. 

Profitant de ce que j'étais chargé de recon- 
naissances, j'envoyai donc vers un de ces vil- 
lages un émissaire, avertissant les habitants 
que je me rendrais chez eux, qu'ils n'avaient 
rien à craindre, et les engageant à ne pas fuir 
à mon approche. 

Le 31, au matin, avec deux sergents français 
et 10 tirailleurs, je franchis le Ngoï-Tia et re- 
montai une petite vallée, en face de Ban-Giap. 

Pendant deux heures, nous suivons le lit du 
torrent, au milieu des arbres ; puis nous nous 
engageons dans un petit sentier très roide, à 
peine fréquenté. 

De beaux chênes, des bambous, plus haut, 
des pins, garnissent les pentes escarpées ; enfin, 

15. 



fôî UN AN CHEZ LES MUONGS 

nous arrivons aux champs de riz et de maïs des 
Méos. 

Il faut monter encore, pour atteindre leur 
village, et, comme j'ignore leurs dispositions, 
j'envoie trois habitants de Ban-Giap en avant; 
bientôt, trois Méos viennent à ma rencontre et 
me conduisent vers leurs cases. 

Aucune enceinte n'entoure l'agglomération 
qu'elles forment, et qui s'élève au milieu des 
champs de maïs, de chanvre et de pavots. 

Les cases sont basses, faites de fortes plan- 
ches grossièrement taillées, recouvertes d'un 
toit également en planches, et elles ne possè- 
dent pas de fenêtres, mais deux portes donnant 
accès dans un intérieur sombre, au solde terre 
battu. 

Autour de ces habitations, rôdaient des pou- 
leiï, d'énormes porcs, aussi gros que nofi cochons 
d'Europe, des chèvres et des chiens bien supé- 
rieurs par la taille aux roquets annamites ou 
aux chiens muongs, mais ayant, ^omme eux, 
le poil épais, les oreilles droites, le museau 
pointu. 

Le chef du village, venu au-devant de moi, 
m'avait apporté une poule et quelques œufs; 
les habitants, néanmoins, s'éloignaient de nous, 
et ce n'est que lorsque nous fûmes entrés dans 



UN VILLAGE MÉO 268 

une case que quelques-uns s'enhardirent jusqu'à 
s'approcher. Je leur donnai quelques boîtes 
d'allumettes, un peu de tafia, et, ce qui surtout 
leur fit un grand plaisir, quatre ou cinq bou- 
teilles vides que j'avais fait apporter par les 
coolies, sachant d'avance quel succès elles 
allaient obtenir. 

Tous vinrent alors, et les femmes, qui avaient 
évacué la case où nous étions, y rentrèrent sans 
crainte. 

Ces femmes méos,moinsjoliesquelesMuongs, 
ont cependant les traits réguliers, le teint 
blanc; elles aussi conservent les dents sans 
les laquer en noir. Elles portent le pantalon 
bleu, la ceinture rayée, une camisole blanche 
à grand col rejeté en arriéré, tout à fait sem- 
blable à une chemise de matelot. 

Sous cette camisole, le carré d'étoffe cachant 
la gorge et rayé de blanc et de bleu complète 
l'illusion, si bien que, de loin, on les prendrait 
pour des canotièros de Bougival. 

Quelques-unes portent des anneaux d'argent 
aux poignets et au cou et de longues boucles 
d'oreilles en argent ou en jade. 

Le costume des hommes n'a rien d'extraordi- 
naire: c'est un cai ao court et un large pantalon. 
Sur la tête, un gros turban. Leurs cheveux sont 



S64 UN AN CHEZ LES MUONGS 

tordus en chignons, comme ceux des Thos de 
la vallée, tandis que les Mans conservent presque 
tous la queue, à la mode chinoise. 

Plus au nord, d'autres tribus méos portent 
la queue; au sud, ceux du Tran-Ninh aussi la 
gardent seule. 

Ce mode de porter là chevelure n'est guère 
d'ailleurs un indice de la race. Queue, chignon 
ou cheveux en brosse n'indiquent pas du tout 
une parenté avec les Chinois, les Annamites ou 
les Siamois. 

Dans la case où je me trouvai, je remarquai 
un petit fusil à pierre, avec la crosse recourbée 
comme celle d'un pistolet, et où. de nombreux 
anneaux de cuivre, de laiton et d'argent réunis- 
saient le bois au canon. Cette arme élégante, 
au mécanisme fort simple, était en tout sembla- 
ble à un autre fusil méo, pris aux pillards du 
Tranh-Ninh, que Bâ-Maï m'avait donné un 
jour. 

Les arbalètes en usage parmi ces monta- 
gnards sont pareilles à celles des Muongs, 

Le village où j'étais comprenait une trentaine 
de feux ; même dans la vallée, c'eût été une 
grosse agglomération. Les Méos vivent dans 
une indépendance presque absolue; ils offrent 
quelques présents aux seigneurs Thaïs des val- 



UN VILLAGE MÉO 265 

lées, mais ont on somme fort peu de rapports, 
soit avec les autres montagnards, soit même avec 
leurs frères, qui habitent les sommets voisins. 

Ils sont fétichistes, me dit-on; mais, bien en- 
tendu, dans cette courte visite, je ne pus rien 
connaître de leurs mœurs. 

Nous étions arrivés à midi chez les Méos, après 
avoir déjeuné avec mes deux sergents, je quit- 
tai mes hôtes, surpris sans doute de voir des 
Français si pacifiques. 

Nous avions mis six heures pour monter; la 
descente fut plus rapide, et, à la nuit, j'étais à 
Ban-Giap,oiinous fêtions, par un superbe brûlot, 
le premier jour de l'an de grâce 1890, le Têt 
français^ disaient les tirailleurs, par analogie 
avec le Têt, le jour de Tan annamite, qui tombe 
vers le 1®^ février, et que l'on célèbre par des 
prières aux ancêtres, puis des réjouissances de 
plusieurs jours. 

Un ordre m'arriva le lendemain : je devais 
rentrer à Nhé-Lô. 

Les Chinois s'étaient sauvés, on ne savait 
dans quelle direction ; pas un seul n'avait pu 
être capturé par nos troupes qui rentraient 
toutes à Nhé-Lô et à Déo-Hat. 

Le 2 janvier, nous quittojçis Nhé-Lô et allons 



266 UN AN CHEZ LES MUONGS 

à Déo-Hat. Le 3 et le 4, j'escorte encore un 
convoi, entre les deux postes, sur cette route de 
21 kilomètres, dont je finis par connaître tous 
les rochers, tous les troncs d'arbres. 

Mais le lendemain, 5 janvier, les Chinois ont 
été signalés au nord, à Ca-Vinh. 

Partis avec le colonel, que suivent tous les 
Muongs, nous nous engageons au milieu d'une 
série de petites vallées cultivées et séparées 
par des cluses ou des cols, que franchissent des 
sentiers épouvantables. 

Les tirailleurs Muongs, habillés comme nos 
Tonkinois, mais vêtus de cai ao plus amples et 
auxlarges manches ; les Miliciens aux vêtements 
passepoilés de vert, et parmi lesquels les gradés 
portent des insignes de laine jaune ou d'argent ; 
les Irréguliers enfin, avec leurs vêtements de 
coupe chinoise et leurs larges chapeaux, sui- 
vent en file indienne. 

Ces Irréguliers, Pu-Thaïs de Laï-Chau, ont, 
sous un tel costume, tout l'air de pirates chinois. 
Comme eux, ils portent la queue, le large pan- 
talon serré par le bas dans des jambières d'é- 
toffe; aussi, quand leurs détachements vont en 
reconnaissance, ils ne manquent jamais d'ar- 
borer, à la vue de nos troupes, un drapeau tri- 
colore qui empêche toute méprise. 



RETOUR A YEN-BAT 267 

Les quans-chaus, les seigneurs muongs de 
la Rivière Noire, qui marchaient avec le colo- 
nel, étaient tous chaudement et richement 
vêtus ; montés sur de maigres chevaux de 
montagne, au pied sûr, ils restaient en selle 
aux passages les plus difficiles. 

Le 6 janvier, nous arrivons à Cà-Vinh, au 
sein d'une vallée fertile. Là, dans le village 
construit à la mode muong, et où habitent déjà 
quelques Annamites, nous trouvons installée 
la colonne du commandant G... 

Les Chinois sont maintenant sur le cours in- 
férieur du Ngoï-Tia. Mais, grâce àDieu, je leslais- 
serai, dès ce jour, courir tout seuls .-Tordre vient 
d'arriver de renvoyer l'Infanterie de Marine 
dans le Delta. 

Sur les 45 hommes que j'avais, au départ de 
Yen-Bay, il m'en reste 15. 

Deux sont morts, un aététué, un est blessé, 
les 26 autres, restés malades dans les postes, y 
sont encore ou ontétéévacués sur leshôpitaux. 

L'allégresse de ces quinze malheureux est im- 
possible à décrire, quand je leur annonce que, 
le lendemain, nous partons pour rentrer à Yen- 
Bay; puis, delà, à Sontay,où se trouve main- 
tenant notre compagnie. 



2«8 UN AN CHEZ LES MUONGS 

De Ca-Vinh au Fleuve Rouge, çn longeant le 
Ngoï-Lau, il y a 34 kilomètres. 

Tantôt on parcourt des rizières, au milieu 
d'une petite vallée, tantôt on s'engage dans un 
couloir de rochers, défilé étroit, au fond duquel 
coule la rivière, et où parfois nous devons nous 
aider des pieds et des mains, pour avancer 
parmi ces blocs de marbre bouleversés jadis 
par les eaux. 

Mais tout le monde a hâte de voir le Fleuve 
Rouge, si bien qu'en une seule journée, les 
34 kilomètres sont franchis. 

II est six heures; la nuit tombe rapidement, 
lorsque, à un détour du sentier, les tirailleurs 
de l'avant-garde poussent des exclamations 
joyeuses: devant nous se profilent sur le ciel les 
parapets et les casernes de Yen-Bay. 

Le bac et les jonques viennent nous cher- 
cher ; une demi-heure après, tout le monde est 
installé au fort. 

C'était donc fini pour nous, cette expédition; 
nous allions regagner le Delta ; toutefois, long- 
temps encore les Chinois devaient tenir la cam- 
pagne et continuer à nous infliger des pertes 
cruelles. 

Le chef de canton de Son-Ha fit sa soumis- 
sion, mais les brigands qu'il avait appelés à 



RETOUR A YEN-BAY 269 

lui, trouvant la région agréable, ne voulurent 
pas la quitter et échappèrent, une fois, au co- 
lonel Pennequin qui dut ensuite rejoindre 
Hanoï. 

Peu de temps après, ils surprenaient le lieu- 
tenant Roulet, à la tète d'une reconnaissance 
de 20 tirailleurs, et le massacraient avec toute 
sa troupe. 

Rejetés vers TEst, ils s'établissaient dans les 
montagnes de Yen-Ké et, au mois de juin 
1890, tuaient, dans une embuscade, le lieu- 
tenant Margaine. 

En septembre, ces mêmes Chinois franchis- 
saient la Rivière Noire, entouraient, non loin du 
poste de Bat-Bac, un détachement de 150 mili- 
ciens. L'inspecteur Moulin, ancien officier de 
l'armée, succombait bravement, les deux gardes 
principaux français tombaient à leur tour, et 
les Annamites, mis en complète déroute, lais- 
saient grand nombre d'armes entre les mains 
de Tennemi. 

Enfin, l'audace de ces bandits ne connut plus 
de bornes ; renforcés par de nombreux mon- 
tagnards Mans, ils purent opérer sur les deux 
rives de la basse Rivière Noire. 

La surprise, à Ca-Vinh, d'une faible recon- 
naissance commandée par le lieutenant Cra- 



270 UN AN CHEZ LES MUONGS 

rnouzeau, renlèvement enfin de la vice-rési- 
dence de Cho-Bô furent Tœuvre de deux frac- 
tions de cette bande pirate. 

Et si, à la suite de la légitime émotion causée 
par ces malheurs, des mesures énergiques fu- 
rent prises, si nous réussissons enfin à pur- 
ger la région de ces bandits, que de peines, que 
de fatigues, quelle longue suite d'échecs pour 
arriver enfin à ce résultat ! 

Les quelques piastres d'impôt que l'on avait 
essayé de faire rentrer, nous les avions déjà, 
il y a un an, nous les avons, surtout aujour- 
d'hui, dépensées au centuple, avec nos colonnes, 
nos convois énormes, nos frais d'hôpitaux. 

Six officiers, vingt sous-officiers ou soldats 
français, plusde quatre-vingts soldats indigènes 
tués à l'ennemi, de nombreux blessés, des ar- 
mes prises, un pays à feu et à sang, l'impres- 
sion douloureuse ressentie en France et exploi- 
tée à grand fracas par les ennemis du Tonkin : 
tels sont les résultats déplorables qu'on eût pu 
éviter avec plus d'adresse et surtout moins de 
vexations inutiles. 



CHAPITRE XXIII 

MARSOUINS ET LÉGIONNAIRES. — DÉPART DE YEN-BAY. 
— QUANG-YEN. — MON RETOUR EN FRANGE 

En notre absence de Yen-Bay, une compa- 
gnie de la Légion étrangère ayant occupé le 
fort, [rinfanterie de Marine avait enfin rejoint 
le Delta. 

Quelle différence entre les deux troupes 1 

Comme ceux qui partaient, les Légionnaires, 
depuis plus d'un an, occupaient le hautpays ; ils 
venaient de Lao-Kay, et leurs expéditions 
avaient été continuelles, leurs fatigues, leurs 
privations aussi rudes que celles de nos sol- 
dats. 

Mais, plus âgés, plus robustes, ces hommes 
avaient mieux résisté,et la plupart offraiontun 
contraste saisissant avec nos jeunes troupiers 
d'Infanterie de Marine, hâves, pâles, minés par 
les fièvres ou la dyssenterie. 

Je Tai dit déjà, j'avais quitté Yen-Bay avec 
la partie valide de ma compagnie; or, les deux 
tiers de ce peloton étaient hors de service ; près- 



Vt UN AN CHEZ LES MUONGS 

que tous mes malades devaient être rapatriés 
en Franco 1 

Et quand je regardais les quinze malheureux 
qui m'avaient suivi jusqu'au bout, et qui ne 
pouvaient aller bien loin, je songeais à la sec- 
tion de Légion, que j'avais quittée à Ca-Vinh, 
avec des regrets qui furent réciproques. 

Ceux-là, pendant toute la colonne, avaient 
bien tenu; parmi ces vingt-cinq hommes, 
soldats excellents, tous près de la trentaine, il 
n'y eut que deux malades, justement les plus 
jeunes, pauvres petits paysans alsaciens, dé- 
serteurs de régiments allemands. 

Et, en voyant mes hommes incapables de 
fournir encore quelques marches, je me souve- 
nais des admirables bataillons d'Infanterie de 
Marine que nous avions au Tonkin, en 1885. 

Nos épreuves, cependant, étaient tout autres, à 
cette époque; mais n'oublions pas que, depuis 
près de trois ans, pas un homme n'avait été li- 
béré ni renvoyé, à la fin de sa période coloniale. 
Seuls, les malades et les blessés grièvement 
rentraient en France, et les 120 à 150 hommes, 
que comprenait chaque compagnie, étaient le 
produit de la sélection des 4 ou 500 qui, de- 
puis trois ans, avaient passé par ses cadres. 

Une telle troupe était sans rivale. Nos Mar- 



MARSOUINS ET LÉGIONNAIRES 273 

souins narguaient la Ligne, narguaient les 
Turcos, narguaient les Zouaves et les Chas- 
seurs, qui arrivaient alors comme les Carabi- 
niers : la Légion seule était comparable aux 
débloqueurs de Tuyen-Quan. 

Mais combien les choses ont changé I 

Si, dans des places comme Hanoï, Vietri, 
Quang-Yen, nos soldats, bien logés, bien nour- 
ris, jouissent d'un état sanitaire excellent, en 
d'autres points le nombre des non-valeurs est 
considérable ; quelquefois il atteint ou dé- 
passe celui des disponibles. 

Entreprend-on une marche un peu longue, 
au bout de quelques jours, les effectifs fondent. 

Ce qu'il nous faut, aux Colonies, c'est une 
troupe de vieux soldats, d'hommes faits, rom- 
pus à la fatigue et acclimatés. 

Au lieu de cela, qu'avons-nous, avec la nou- 
velle loi de recrutement ? 

Des engagés ou des conscrits, à peineinstruits, 
sont envoyés dans nos possessions lointaines. 

Ainsi, quelques jours après, à Hanoï, je devais 
voir débarquer 500 hommes de relève, destinés 
au 2^ de Marche d'Infanterie de Marine et fai- 
sant tous partie de la classe 1888. 

Incorporés en novembre, à peine armés et 
habillés, ces malheureux étaient embarqués 



274 UN AN CHË2 LES MUONGS 

sur un transport, et, le l«r décembre, cinglaient 
vers rindo-Chine. Qu'aurait-on fait, avec de 
pareils soldats, n'ayant pas effectué un seul tir, 
sachant à peine démonter leurs fusils, s'il eût 
fallu immédiatement les conduire au feu ? 

Même lorsqu'après un an de séjour en France, 
— c'était le cas général, avec l'ancienne loi de 
recrutement, — nos troupiers d'Infanterie de 
Marine arrivaient sous les tropiques, ils étaient 
encore trop jeunes et trop accessibles aux ma- 
ladies. 

Le conscrit de 22 ans résiste mieux que l'en- 
gagé volontaire de 19 ; mais lui-même est bien 
inférieur au Légionnaire de 25 à 30 ans, à 
l'homme fait, sur lequel fièvres, dyssenterie, 
et autres maux ont beaucoup moins de prise. 

Quand donc cessera-t-on d'envoyer aux Co- 
lonies des hommes fournis par le recrute- 
ment ? 

Ils ne rendent que bien peu de services,tandis 
que le jour, — jour prochain, espérons-le, — 
ofi nos Colonies ne seront plus gardées que par 
des engagés volontaires et solides, disons le 
mot, par des mercenaires, elles seront bien 
gardées. 

Ce jour-là, personne n'aura plus à se plain- 
dre ; on n'entendra plus, dans les familles, ces 



MARSOUINS ET LÉGIONNAIRES 27^ 

cris qui vont jusqu'au désespoir :« Mon fils est 
au Tonkin I » ou : « Mon fils est au Sénégal ! » 

Il ne faut passe le dissimuler, c'est là surtout 
ce qui rend nos Colonies si impopulaires. On 
les regarde comme le tombeau des jeunes re- 
crues. 

Or, pour qu'elles se relèvent dans l'esprit 
public, pour que des politiciens ne puissent 
plus s'en servir comme d'un tremplin, en- 
voyons-y des volontaires, et que ces volontaires 
y trouvent de sérieux avantages. 

Il faudra de l'argent; mais l'argent ainsi dé- 
pensé ne le sera-t-il pas mieux que celui qu'en- 
gloutissent aujourd'hui les frais d'hôpitaux et 
les transports "de malades? 

Ces soldats d'élite que j'avais devant moi, 
cette Légion admirable, que j'avais vue à l'œu- 
vre, en 1884 et 85, c'est elle qui doit former 
le noyau de notre nouvelle Armée coloniale. 

Les deux régiments étrangers ont un effectif 
de 9.000 hommes, excellents pour Je service 
d'outre-mer; c'est déjà un beau chiffre, quand 
on songe que, dans toutes nos possessions, 
l'Algérie exceptée, nous n'entretenons que 
IS.OOO soldats européens. 

Mais on la connaît bien peu, en France, cette 
brave Légion ; grâce à des uniformes bizarres, 



276 UN AN CHEZ LES MUONGS 

à des déguisements de juifs algériens, d'autres 
corps éclipsent les héros du Mexique, de Coul- 
miers et de Tuyen-Quan. 

Sans doute, des représentants de toutes les 
nationalités, de tous les degrés de Téchelle so- 
ciale se trouvent dans cette phalange. Mais, 
quelle que soit leur patrie ou la situation qu'ils 
aient occupée, chez tous bat le même cœur do 
soldat, et Tesprit de corps qui les anime est 
admirable. 

Russes ou Américains, Allemands ou Espa- 
gnols, gentilshommes ou vagabonds, tous, en 
endossant la capote bleue, ont rompu avec leur 
existence passée; tous n'ont plus qu'une fa- 
mille : la Légion, qu'une foi : leur Drapeau. 

On trouve de tout parmi eux: c'est un ser- 
gent légionnaire, ancien officier du Génie russe, 
qui a fait construire le poste de Yen-Luong, 
un des points les mieux fortifiés que nous occu- 
pions sur le Fleuve Rouge. 

C'est un caporal de la Légion, docteur an- 
glais, qui, aux débuts de notre colonne, avant 
qu'un médecin militaire nous eût rejoints, soi- 
gnait les malades de mon détachement. 

Chose plus singulière encore! 

Dans la province de Bac-Ninh, on enterrait 
deux soldats français. Le missionnaire appelé 



MARSODINS ET LÉGIONNAIRES 277 

pour la cérémonie se faisait attendre longtemps, 
lorsqu'un vieux Légionnaire s'avance vers le 
capitaine. 

(( Je suis prêtre, dit-il, et prêtre non interdit; 
je puis donc dire les prières des morts, bénir 
les tombes. » 

Et il officia. Celui-là, on le sut plus tard, 
était un ancien évêque espagnol. 

Beaucoup de nos compatriotes, d'ailleurs, se 
rencontrent dans la Légion. Les uns, anciens 
officiers, avocats, bourgeois de toutes catégories, 
ont préféré la vie du soldat en campagne à 
celle de misérables déclassés. D'autres sont des 
ouvriers sans pain, qui, vu leur âge, ne peuvent 
être admis dans nos régiments français. 

Bien des hommes servent sous de faux noms, 
aucun papier n'étant exigé au jour de l'enga- 
gement ; mais en sont-ils plus mauvais pour 
cela, et la Légion en est-elle moins héroïque? 

Ces réflexions étaient fortifiées en moi par la 
seule vue de mes pauvres petits soldats. S'ils 
sont plus faibles que leurs devanciers, est-ce 
leur faute et méritent-ils moins de sollicitude? 

A Yen-Bay, ils sont accueillis de la façon la 
plus sympathique par leurs camarades du 
1^^ Étranger. 

i6 



m UN AN CHEZ LES MUONGS 

J'ai revu aussi avec plaisir mes compagnons 
restés au fort. Le lieutenant commandant la 
section d'artillerie a enfin reçu deux pièces de 
80 m/m de montagne, mais le gros armement 
du fort se fera attendre longtemps. 

N'importe, désormais, quand le jeune poly- 
technicien arrivera en retard à la table com- 
mune, il ne trouvera plus, invariablement bra- 
qués sur son assiette, deux canons formés de 
deux bananes, appuyées sur des roues en ron- 
delles de saucisson, tandis qu'à son entrée, tout 
le monde s'écrie, avec autant de joie que si la 
plaisanterie était nouvelle : « Tiens I bombar- 
dier, vos pièces qui sont arrivées I » 

Je ne reste qu'un jour au fort; le lendemain, 
il nous faut partir, gagner Sontay, nouvelle 
garnison de la compagnie. 

he Lao-Kay ne doit monter que dans cinq 
jours, et, au lieu de l'attendre, c'est dans une 
jonque affrétée que je vais descendre le fleuve. 

Par bonheur, le temps est clair; meshommes, 
couchés sur la paillote, se prélassent au soleil ; 
d'autres dorment au fond du bateau, pendant 
que moi, installé dans la chambre de l'arrière^ 
je regarde fuir les deux rives du fleuve. 

Rien ne nous presse; la jonque avance len- 
tement ; les rameurS) debout sur la paillote^ 



MARSOUINS ET LÉGIONNAIRES 279 

pîétîncnt en cadence les grosses nattes de bam- 
bou ; ils nagent avec mollesse et s'accompagnent 
d'un chant nazillard. 

A Pavant, attaché au plat-bord, mon pauvre 
cheval balance sa tête au-dessus de Teau, pen- 
dant que, près de lui, dans une marjnite de 
cuivre, un coolie fait cuire le riz de Té^uipage. 

Parfois, d'un des arbres qui se baignent dans 
le fleuve, au pied des mamelons boisés, un paon 
qui reposait sur une branche s'envole effaré 
par notre approche. Ou bien encore, c'est un 
caïman qui dormait au soleil sur un banc de 
sable; le bruit des avirons, les exclamations des 
Annamites ou la chanson d'un soldat l'ont ef- 
frayé, et il plonge précipitamment dans les eaux 
du fleuve. 

Nous passons une première nuità Yen-Luong, 
une seconde à Hong-Hoa, et le troisième jour, 
arrivés vers midi à Viétri, mes hommes ren- 
contrent nombre d'amis, dans les deux.com- 
. pagnies qui ^occupent le poste. 

Il y a là des pays qui ne se sont pas vus de- 
puis près de deux ans, depuis Toulon ou Brest; 
les uns parlent de leur Provence, les autres de 
leur Bretagne ou de leurs villages vosgiens, 
et les braves garçons paraissent si heureux de 
se retrouver que je ne pars de Viétri que le 



280 UN AN t^HEZ LES MUONGS 

lendemain matin. Six heures après, je débarque 
à Sonlay. 

Décidément, je suis devenu le Juif-Errant du 
Tonkin. Si mes hommes éreintés restent à Son- 
lay, il me faut, moi, gagner d'autres régions. 

La compagnie où je suis toujours titulaire et 
où je servais en Annam, vient à son tour de 
monter au Tonkin. 

Elle se trouve à Phu-Lang-Thuong et, de là, 
se rendra bientôt à Lang-Son, peut-être à Cao- 
Bang. Je reçois en tous cas Tordre de la re- 
joindre. 

Mais, bien que valide, je sens le besoin de 
repos; la région de Lang-Son que j'ai vue en 
1885, ne pique pas du tout ma curiosité; aussi, 
après un court séjour à l'hôpital d'Hanoï, je 
me fais envoyer en convalescence à Quang- 
Yen, sur les bords de la mer. 

C'est là que, dans un doux far niente, je vais 
attendre le moment prochain du départ. 

Sur le penchant d'une colline exposée à la 
brise du large, s'élève le pavillon des officiers. 
A nos ]f)ieds, coule le fleuve ; au delà, s'étend 
Tîle d'Ha-Nan, toute verte, avec ses villages 
entourés de bambous; par les temps clairs, 
nous apercevons les maisons blanches d*Haï- - 
Phong et les noirs rochers de la baied'Halong. 



QUANG-YEN. — RETOUR 281 

Que de délicieuses après-midi je passai sous 
la véranda que précède un jardin de roses 1 

On lit, on cause et parfois Ton suit des yeux, 
sur le fleuve, quelque canonnière ou quelque 
chaloupe de la Compagnie des mines, gagnant 
la baie d'Halong. 

Les longues promenades à cheval dans les 
alentours, les soirées charmantes chez un de 
mes camarades de promotion ou à la Résidence, 
une excursion aux houillères d'Hone-Gaye, où 
travaillaient déjà des centaines d'ouvriers, tout 
cela m'amena vite à la fin de mars, date où 
je devais partir. 

Quand, passant la coupée, je posai le pied 
sur le pont de V Annamite^ ma joie fut grande ; 
car, pour moi, c'était déjà la terre de France 
que ce navire qui, en trente-cinq jours, allait 
me ramener vers la famille qui m'attendait là- 
bas. 

* Mais, quand l'ancre eut dérapé et que le 
grand transport» glissant lentement sur les eaux 
de la baie, s'engagea au milieu du dédale des 
rochers aux formes bizarres, à la base creusée 
par la mer de grottes sombres, il me sembla 
que je laissais quelque chose derrière moi. 

Je ne venais certes point de mener une exis- 

16. 



282 UN AN CHEZ LES MUONGS 

tence agréable, pendant ces deux ans. En der- 
nier lieu surtout, j'avais subi trop de déboires 
et ce deuxième séjour au Tonkin m'avait rendu 
bien plus malheureux que le premier, pendant 
lequel je n'avais eu à supporter que des dou- 
leurs physiques. 

J'avais bien souffert dans ce pays, et cepen- , 
dant je m'y étais bien profondément attaché :. 
je le sentis alors. 

Et quand nous sortons de la grande passe, 
quand la houle du large imprime au navire un 
tangage léger, longtemps encore je regarde 
disparaître au loin les rochers couverts de ver- 
dure qu'illuminent les derniers rayons du soleil 
couchant; A l'Orient, les flots encore éclairés 
se détachent nettement sur le fond déjà sombre 
du ciel, tandis qu'à l'est, au-dessous de l'im- 
mense horizon tout embrasé, on devine, sans les 
voir, les plaines basses du Delta. 

Le navire court toujours vers le sud, les 
montagnes de la Cac-Ba se perdent dans la 
brume et alors ce n'est pas adieu, mais au 
revoir que je dis à la terre tonkinoise. 

Depuis, combien souvent ai-je évoqué le sou- 
venir de ce pays lointain, devenu pour moi 
comme une seconde patrie 1 



RETOUR EN FRANCE 283 

Les riants paysages de la plaine, les som- 
bres forêts du Laos, les vallées profondes où 
court le Song-Ma, les rives du Fleuve Rouge 
ont reparu bien des fois devant mes yeux. 

Et maintes fois aussi mon esprit s'est envolé 
Vers ce peuple Muong, au milieu duquel j*ai 
vécu plus d'un an ; j'ai revu Bâ-Maï, dans sa 
grande case de La-Han, je l'ai revu suivant 
les gorges sauvages, à la tête de ses monta- 
gnards courageux et fiers qui, le fusil à la main, 
sautent de rochers en rochers, sur les bords d'un 
torrent, et j'ai songé à tout le parti que nous 
pouvons tirer de ces hommes. 

L'exemple donné par le colonel Pennequin, 
nous devons le suivre partout. 

Exerçons sur les montagnards un protecto- 
rat très large; laissons à leurs chefs l'autorité 
qu'ils possèdent depuis longtemps, autorité 
que le peuple accepte d'autant plus volontiers 
qu'elle est presque toujours paternelle. 

Ne permettons pas surtout aux mandarins 
annamites de venir, à Tabri de nos armes, pres- 
surer des populations qu'ils méprisent bien à tort 
et qui éprouvent pour eux une haine séculaire. 

Les montagnards, jaloux de leur indépen- 
dance, détestent les Chinois, détestent les Anna- 
mites, détestent les Siamois. 



284 UN AN CHEZ LES MUONGS 

Cherchons à nous faire aimer d'eux, sans ces- 
ser de nous faire respecter; et lorsque, sous 
notre protection, les Muongs, fortement cons- 
titués en une sorte d'État fédératif (1), pour- 
ront s'opposer au passage des pillards chinois, 
les riches campagnes du Delta, voisines des* 
montagnes, seront à l'abri de tout ravage. 

Les hautes vallées si fertiles, dont les forêts, 
les carrières et les mines nous offrent tant de 
richesses non encore exploitées, le seront alors 
par nos colons, placés sous la seule sauve- 
garde des chefs indigènes. 

Sans doute, les Annamites ne cherchent qu'à 



(1) Ces idées ont été déjà exprimées par nous [dans; rEs^ 
tafelle. 

Or, voilà que nos vœuxv formulés en 1890, commencent à 
se réaliser. 

Au moment où Ton termine l'impression de ce livre, 20 
avril d891, nous apprenons que Ton procède à la réorgani- 
sation des Muongs, en tenant compte du caractère indépen- 
dant de ces montagnards. 

« C'est en s'inspirant de ces considérations, dit un journal, 
que l'on reconstitue en ce moment la province de Gho-Bo. 
On laisse aux Muongs leur organisation séculaire ; ils forme- 
ront une sorte de confédération de tribus parmi lesquelles 
seront choisis les fonctionnaires chargés de leur servir d'in- 
termédiaires avec le résident. 

On a placé à la tête de la province un chef muong qui 
nous a déjà rendu de grands services. Il aura sous ses ordres 
un autre chef de même race qui sera chargé du commande- 
ment des milices montagnardes; celles-ci ne seront com- 
posées que de Muongs. 



RETOUR EN FRANCE 285 

s'assimiler à nous et à consommer nos pro- 
doits, auxquels ils offrent un immense débou- 
ché; mais le pays qu'occupe cette population si 
dense de plus de 20 millions d'habitants donne 
à peu près tout ce qu'on peut lui demander. 

Il n'en est pas de même dans la montagne ; 
là, certes, la place ne manque point; l'activité 
de nos hardis pionniers peut s'y développer à 
l'aise. Qu'on les pousse dans cette voie, et 
alors ce n'est pas seulement en argent que 
rindo-Chine nous rendra tout ce que nous y 
importons. 

Les plus grandes ressources du Tonkin se 
trouvent hors de la plaine. 

Quand ce fonds sera mis en valeur, quand les 
routes que Ton commence à tracer, les che- 
mins de fer qui sont ou vont être entrepris, 
permettront de recueillir des trésors laissés 
stériles, ce jour-là, — il le faudra bien, — ceux 
qui, par ignorance ou parti pris, dénigrent le 
Tonkin, devront se rendre à l'évidence; ils 
devront convenir qu'une conquête qui nous 
aura si peu coûté, comparativement à tant 
d'autres, cette conquête coloniale n'est point, 
comme ils le prétendent, une ombre vaine ni 
un crime. 



TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE PREMIER 
Le sol et les hommes • i 

CHAPITRE II 
Le Thanh-Hoa i5 

CHAPITRE III 

Les Mandarins de Phu-Quang. — L'opium. — Les 

coolies annamites 23 

CHAPITRE IV 

De Phu-Quang à La-Han. — Les femmes Muongs. 
— Le Kaï-Mao * 35 

CHAPITRE V 

Les chefs Muongs. — Le régime féodal. — Les coolies 

MuongSi — Autoritarisme sauvage 4? 

CHAPITRE VI 

De La-Han à Phu-Lé. — Marche dans un torrent. — 
Le seigneur Bâ-Tho 67 

CHAPITRE VII 

Phu-Lé et ses environs. — En radeau sur le Song- 
Luong. i . i • * , . Gg 



288 TABLE DES MATIÈRES 

Pages 

CHAPITRE VIII 
La colonne du haut Song-Ma 79 

CHAPITRE IX 

La vie à Phu-Lé. — Les morts. — Les déserteurs. — 
Tirailleurs Tonkinois et Tirailleurs Muong-s. — Le 
manque de vivres • * . . . . 87 

CHAPITRE X 

Le Hiep-Quan. — Le tigre. — Fétichisme des 
Muongs. — Les rats. — Histoire de mon boy. . , . 109 

CHAPITRE XI 
La-Han. — A la poursuite de Tuyet • . . . 128 

CHAPITRE XII 

L'hiver à La-Han. — Fraternité des montagnards. — 

Un mariage muong , 1 35 

CHAPITRE XIII 



La chasse au cerf. — Un enterrement. — Le culte 

des morts. — Départ i49 

CHAPITRE XIV 

Le Nghé-Ane. — Vinh.' — Linh-Cam. — La vie de 

garnison en Annam i63 

CHAPITRE XV 

Excursion au Cam-Mone. — A dos d'éléphant dans 
la montagne , 171 



TABLE DES MATIÈRES 289 

CHAPITRE XVI 

Les Siamois. — Le poste de Na-Kaï. — "Une bonzc- 
rie laotienne iHa 

CHAPITRE XVII 

D'Hanoï à Yen-Bay. — Le Fleuve Rou^'o. — Sa 
navigabilité 1H9 

CHAPITRE XVIII 

Le fort d'arrêt de Yen-Bay. — Hypolhrse d'une in- 
vasion chinoise. — La vie au fort • , • \\\\\ 

CHAPITRE XIX 

Histoire du pays des Seize Chaus. — La fnnullo de 

Déo- Van-Tri. — Révolte du Thanh-Hon-Dao. , . . mo; 

CHAPITRE XX 

Le débkxjuenient de Nhc-Lô. — Marche forcée. 
Les traînards. — Surprise d'un détiichcrnont par 
les Chinois. — Les tètes coupées. — Ensvet .1/vi- 
tro *.} 1 9 

CHAPITRE XXI 

Marches et contre-marches. — Reconnaissance de 
nuit. — Echec devant une position chinoise aH3 

CHAPITRE XXII 

Embuscade de nuit. — Attaque du fortin chinois. — 

Un village Méo. — Retour à Yen-Bay 'à7}\ 

CHAPITRE XXIII 

Marsouins et Légionnaires. — Départ de Yen-Bay. 1 

— Quang-Yen. — Retour en France 27 1 1 

19 I 



TABLE DES GRAVURES 



I. — Muongs de Phu-Lé 10 

II. — Une fumerie d'opium 27 

III. — Une case muong 39 

IV. — Linhs de Bâ-Maï 52 

V. — Pirogues de la Rivière Noire , 67 

VI. — Un abri en forêt 75 

VII. — Tirailleurs tonkinois 93 

VIII. — Entrée du poste de La-Han 125 

IX. — Femme annamite du hiep-quan habillée à la 

mode muong • 145 

X. — Un village muong 154 

XI. — Femmes du Cam-Mon 175 

XII. — Appontement des Messageries fluviales à 

Hanoï 190 

XIII. — Village flottant sur le haut Fleuve Rouge. ... 194 

XIV. — Hommes et femmes Mans 203 

XV. — Entrée du fort muong de Phong-Thô 217 

XVI. — Village man 258 



Les planches I, m, IX, XIII, XIY, XY, XYII sont des reprodoetions de 
photographies tirées de la eollection de M. P. DiealefiU. photographe à Banoî. 
— Les dix autres planches sont des reproductions de photographies d'amateurs 
ot de dessins de Tantenr. 



A LA MÊME LIBRAIRIE : 

An Tonkln et dans les mers de Cliine. Souvenirs et 
croquis (1883-1885), par M. Rollet de l'Isle, ingénieur 
de la marine. 1 vol in-8^ illustré de plus de 500 dessins en 
noir et en couleurs, élégamment relié. Prix. ... 12 fr. 

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de voyage de J. L. Dutreuil de Rhins. 2« édition. 1 vol. 
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rie, Ferganah, par M. J. Leclercq, président de la So- 
ciété royale belge de géographie. 4 vol. in-18, avec 
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ancien missionnaire apostolique, membre de la Société 
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afghane, par le C*« de Gholet, lieutenant au 76« régi- 
ment d'infanterie. 1 vol. in-18, avec carte etgrav. 4 fr. 

liC Caiicase, la Perse et la Turquie d'Asie, d'après 
la relation dé. M. le baron de Thielmann, par le baron 
Ernouf. 2« édition. 1 vol. in-18, avec carte et grav. 4 fr. 

Paris. Typ. de E. Pion, Nourrit et C'«, rue Garancière. «. 



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